Une idée à approfondir sans parti pris. On a éliminé quelques malentendus et on s'est efforcé de réduire la part de la rhétorique et de la démagogie. C'est tout ce qu'on peut dire pour le moment à propos du premier débat européen au niveau ministériel sur l'action que l'UE doit entreprendre pour se protéger de l'immigration illégale, problème qui dans quelques régions est devenu angoissant. Ce débat, on le sait, s'est déroulé la semaine dernière à Scheveningen, aux Pays-Bas; pour son déroulement, je renvoie au compte rendu exhaustif publié dans notre bulletin du 2 octobre, pp.7 et 8.
Les malentendus dissipés se réfèrent à ce que devraient être les centres d'accueil pour réfugiés et immigrés clandestins à créer en dehors du territoire de l'Union, proposés par les ministres allemand Otto Schily et italien Giuseppe Pisanu. Que d'imprécisions autour de cette idée! On avait parlé de "camps de concentration" et de mesures incompatibles avec les règles internationales et la tradition européenne; Daniel Cohn-Bendit, indigné, avait dit que des camps pour réfugiés existent déjà en Libye et que les conditions de vie y sont inacceptables. Quelques organisations humanitaires avaient dénoncé le projet avant de savoir en quoi il consistait. Plus sages, quelques ministres de l'Intérieur, dont le Français Dominique de Villepin, avaient exprimé des réserves et demandé des explications et des clarifications. Je ne connais pas en détail les idées initiales de MM. Schily et Pisanu; mais je sais maintenant que plusieurs conditions doivent être satisfaites pour que l'idée se concrétise. En particulier, la Libye, ou les autres pays tiers où les centres pourraient être créés, devront avoir ratifié la Convention de l'ONU sur les droits des réfugiés, et la possibilité que les demandes d'asile soient examinées dans ces centres suppose une politique d'asile commune, car l'examen ne pourra pas s'effectuer sur la base de 25 droits différents, avec à la clé la libre circulation dans l'espace Schengen. Il ne faut pas oublier que le droit d'asile se réfère aux réfugiés politiques, alors que l'écrasante majorité de ceux qui débarquent en Europe sont des réfugiés économiques.
Se méfier de la démagogie. Je sais que, selon certaines "belles âmes", ceux qui fuient la famine et des conditions de vie affreuses devraient avoir les mêmes droits que ceux qui fuient la tyrannie et les persécutions; mais ce n'est que rhétorique et démagogie, car dans ce cas les "ayants droit" seraient plusieurs centaines de millions, dépassant de loin la population européenne. Et il n'y aurait alors plus d'Europe en mesure d'accueillir les réfugiés et les immigrés légaux. La vérité est que si l'UE veut être en mesure d'accueillir les vrais réfugiés et de pratiquer une politique d'immigration conforme à l'équité et à ses besoins, elle doit se donner les moyens de contrôler l'immigration illégale. Il est trop facile d'ignorer ou de cacher, grâce à quelques phrases bien tournées, que la triste réalité est faite de voyages inhumains, parfois de naufrages atroces (dernier drame ces jours-ci, près des côtes tunisiennes), de femmes et d'enfants exploités par des pirates sans scrupules qui ont trouvé une source de gains plus infâme et rentable que le trafic d'armes et de drogue. Ce n'est pas par hasard que le débat a été demandé par l'Allemagne, qui héberge le plus grand nombre de clandestins, et par l'Italie, où les débarquements des "navires de la mort" sont quotidiens. N'oublions pas que la première proposition de centres d'accueil extra-communautaires avait été formulée en 2003 par la Grande-Bretagne, le pays au monde qui avait le plus développé les libertés individuelles: pas de carte d'identité, liberté d'opinion et d'expression totale. Les terroristes en avaient profité de manière indécente. Les suggestions de Tony Blair n'ayant pas été retenues, la Grande-Bretagne avait été obligée de durcir ses règles nationales. Ce sera le sort de toutes les démocraties: un peu moins de liberté pour tous, si l'UE ne parvient pas à maîtriser l'immigration illégale et à définir une politique équitable d'immigration légale (politique "européenne", si on veut sauvegarder Schengen).
La formule Schily est-elle la bonne? Je l'ignore. Mais je sais que Scheveningen n'a fait qu'ouvrir le débat. La diminution de la pression aux frontières de l'UE suppose que la situation s'améliore en Afrique. Mais je ne crois pas aux miracles des aides financières, seule mesure réclamée sans cesse. Ces aides continueront à être gaspillées car les vrais maux de l'Afrique s'appellent conflits ethniques, épidémies, corruption, effondrement des structures des Etats, destruction de l'agriculture vivrière remplacée par la monoculture pour l'exportation (elle enrichit les multinationales mais appauvrit les paysans et détruit les modes de vie et les cultures traditionnels). N'oublions jamais la lettre trouvée dans les poches de deux adolescents guinéens découverts morts, un jour de l'été 1999, dans le train d'atterrissage d'un avion arrivé à Bruxelles de Conakry: "Messieurs les responsables de l'Europe, nous avons la guerre, la maladie, pas de nourriture… Nous voulons étudier et nous vous demandons de nous aider". Ce n'est pas par les débarquements des désespérés que les aspirations des deux petits Guinéens seront satisfaites. L'Afrique se sauvera si elle sait le vouloir. (F.R.)