Bruxelles, 16/09/2003 (Agence Europe) - "L'échec de la conférence ministérielle de Cancún est une sérieuse déception pour tous et un coup sévère porté à l'Organisation mondiale du commerce" a estimé lundi en fin d'après-midi le président de la Commission européenne. Romano Prodi considère qu' "il serait inutile de chercher à blâmer quiconque pour le résultat (de la réunion) car nous sommes tous également responsables et nous perdons tous si nous laissons le programme de développement de Doha échouer". En phase avec les Commissaires Franz Fischler et Pascal Lamy (voir EUROPE d'hier, pp. 13 et 14), il considère que "l'UE a fait de son mieux pour contribuer à trouver un compromis, en particulier pour répondre aux demandes des pays en développement". Aussi affirme-t-il que l'Union européenne doit maintenir ses propositions, "qui profiteront aux pays en développement et à l'objectif de développement en général". Estimant qu' "il ne faut pas perdre espoir", le président de la Commission est d'avis qu'il "faut trouver les moyens de rendre plus efficace le fonctionnement de l'OMC", dans la mesure où "il est évident que l'organisation n'a pas été capable de supporter le poids de la tâche qui lui était assignée". Et M. Prodi de conclure que l'UE "continuera de travailler jusqu'au bout dans la perspective d'un puissant système commercial fondé sur des règles multilatérales".
Une opinion également partagée "à titre personnel" par Pascal Lamy qui, rentré du Mexique, a indiqué mardi à la presse accréditée à Bruxelles qu'après l'échec de la ministérielle, il estimait néanmoins devoir, en tant que négociateur des Quinze, prendre l'avis de ses mandants sur le maintien de l'option du multilatéralisme. "Nous allons réfléchir entre nous, voir si nous devons maintenir notre priorité au multilatéralisme. Personnellement, je crois profondément que cela doit rester une priorité mais, dans les circonstances actuelles, il faut vérifier qu'on est bien tous d'accord là-dessus", a-t-il déclaré, en précisant que ce dialogue devrait avoir lieu au sein du collège mais aussi avec le Parlement européen et les Etats membres. Le Commissaire a souligné que les Etats-Unis pourraient désormais se dire que "si le multilatéralisme ne marche pas, on est assez grands et forts (pour) obtenir davantage par le bilatéralisme". Mais a averti M. Lamy, la longue expérience de l'UE en matière de négociations bilatérales indique que celles-ci "ne sont pas beaucoup plus simples" et qu'elles "sont plus faciles à lancer qu'à conclure". Il a par ailleurs estimé que la question du maintien des méthodes actuelles de travail à l'OMC se posait. "Faut-il les conserver ?", a-t-il lancé, précisant que "nous devrons probablement faire des propositions sur ce point, même si nous nous sommes retenus de le faire ces dernières années pour éviter de surcharger la barque". "En attendant, il va falloir préserver l'acquis et l'appliquer", a-t-il indiqué, faisant valoir que les règles multilatérales existantes en matière de commerce ont déjà permis de transformer des rapports de force économiques en rapports de droit. M. Lamy s'est dit une nouvelle fois convaincu que le programme de développement n'était pas "mort" à Cancún, mais qu'il était "en unité de soins intensifs, c'est-à-dire entre la vie et la mort".
Déception aussi chez les députés européens du groupe PPE-DE présents à Cancún qui, dans un communiqué publié lundi, déplorent "un coup au multilatéralisme que l'on aurait pu éviter". "L'UE a fait un très gros effort pour faire de la Conférence un succès, mais trop de pays ont préféré bloquer toute décision (...). Leur gouvernement a préféré mettre en péril le développement économique global afin d'échapper à des réajustements, pourtant très nécessaires, de leur politique économique", a déclaré le vice-président du groupe, le Finlandais Ilkka Suominen. Qualifiant les négociations de "jeux de pouvoirs", le PPE-DE regrette que les pays émergents comme le Brésil, l'Inde, la Chine et l'Indonésie aient refusé tout débat sur les sujets dits de Singapour, alors qu'il avait été convenu à Doha qu'ils seraient abordés dans la station balnéaire mexicaine. Les parlementaires PPE-DE soulignent par ailleurs l'occasion manquée d'aboutir sur l'agriculture, où "un compromis semblait réalisable" et en concluent que "beaucoup de pays en développement continueront dès lors à affronter des obstacles à leurs exportations agricoles". Le groupe en appelle néanmoins à la poursuite des efforts des pays membres de l'OMC pour conclure le cycle de Doha et au rejet de la tentation de l'approche bilatérale, "le bilatéralisme (ayant) pour conséquence que les partenaires commerciaux les plus forts sur les plans économique et politique définissent les règles du jeu". M. Suominen souligne également le regret du groupe "qu'un manque patent de préparation ait créé un obstacle insurmontable pour de nombreux pays en développement à participer aux négociations". Il estime aussi que "une autre raison de l'échec serait le conseil donné à ces pays par certaines ONG européennes, souvent soutenus par des mouvements politiques de gauche, de lutter contre l'inclusion des thèmes de Singapour dans les négociations".
Côté socialiste, on regrette aussi l'échec de Cancún alors que des accords semblaient à portée de main dans plusieurs domaines. Dans un communiqué, le groupe parlementaire du Parti socialiste européen (PSE) souligne que cet échec "constitue un signal négatif pour une économie mondiale déjà fragile" et qu'il s'agit "d'une mauvaise nouvelle pour les travailleurs européens mais d'une nouvelle encore pire pour ceux des pays en développement". Le chef de la délégation du groupe PSE à Cancún, le Néerlandais Max van den Berg, déplore en particulier qu'aucun accord ne soit intervenu sur la suppression des subventions américaines de 3,5 milliards de dollars au secteur du coton, estimant que "une offre valable (...) des Américains sur ce point aurait créé une dynamique positive susceptible de sauver le sommet". Quant à la Britannique Glenys Kinnock, co-présidente de l'Assemblée parlementaire paritaire ACP-UE, elle prend note de "l'assurance" prise à Cancún par les pays en développement, y décelant "le signe de l'émergence d'un ordre mondial nouveau et plus équitable". Elle estime aussi que s'il est une leçon à tirer de Cancún, c'est que l'OMC doit réformer son mode de fonctionnement et qu'il appartient à l'UE de prendre l'initiative de proposer cette réforme. Quant à l'Allemande Erika Mann, elle souligne la nécessité de créer une assemblée parlementaire de l'OMC pour donner une dimension démocratique à cette organisation.
Enfin, pour le groupe parlementaire de la Gauche unitaire européenne - Gauche verte nordique (GUE/NGL), qui s'est exprimé par la voix du Français Francis Wurtz, ce qui doit retenir l'attention au lendemain de Cancún, "c'est d'abord la perversité et le cynisme de la logique du 'donnant-donnant' entre les mastodontes du commerce mondial et les pays qui luttent pour leur survie; c'est ensuite ce que j'appellerais le retour du sud et la recherche en son sein de nouvelles résistances très prometteuses, avec le soutien du mouvement alter-mondialiste; c'est enfin la faute historique de l'UE d'avoir fait chorus avec l'arrogance des Etats-Unis, au lieu de sceller une alliance stratégique avec la myriade de pays appelant à un nouvel ordre des échanges mondiaux, capable de faire passer le développement des capacités humaines et la préservation de l'environnement avant les lois impitoyables du libre-échange".