Copenhague, 27/06/2002 (Agence Europe) - Le Premier ministre danois Anders Fogh Rasmussen, qui assumera à partir du 1 juillet la présidence du Conseil européen, a mis en garde devant le "risque majeur" qu'entraîne, à son avis, la tentative de certains pays membres (notamment l'Allemagne, mais aussi les Pays-Bas, la Suède et le Royaume-Uni) d'obtenir certaines garanties à propos de la future réforme de la politique agricole commune (Pac) avant de finaliser les négociations d'adhésion avec les candidats sur les aspects financiers, notamment les aides directes agricoles. "Personne ne devrait prendre l'élargissement en otage pour des raisons de réforme de la politique agricole commune", a-t-il dit mercredi soir devant un groupe de journalistes accrédités à Bruxelles. M. Rasmussen a souligné que son pays est "aussi très favorable" à une réforme de la Pac et même à un "phasing-out" des aides directes (la principale revendication des quatre pays cités), mais que la Présidence danoise refusera de lier cette réforme de la Pac aux négociations d'adhésion. "Réforme de la Pac et négociations d'adhésion sont deux choses différentes qui devront être traitées séparément. Nous ne pouvons pas accepter que l'on fasse de la réforme de la politique agricole commune une nouvelle condition préalable pour l'élargissement", a-t-il affirmé. Une position commune de négociation des Quinze sur l'ensemble des aspects financiers, y compris sur les aides directes aux agriculteurs des futurs pays membres, devra être soumise aux candidats "au plus tard début novembre", pour disposer de suffisamment de temps pour négocier avec eux dans les semaines qui précéderont le Conseil européen de Copenhague, a souligné M. Rasmussen. On sait que le chancelier Schröder a déjà clairement fait savoir qu'il veut avoir une idée claire sur l'orientation de la "mid-term review" de la Pac et sur l'avenir des aides directes avant de donner son aval à une position commune de négociation sur les paiements directs en faveur des futurs membres. M. Schröder a dit à plusieurs reprises (et même encore après de Séville) qu'une telle position commune devrait seulement être approuvée en décembre lors du Sommet de Copenhague.
Mercredi, M. Rasmussen n'a pas laissé de doute sur le fait que la Présidence danoise entend organiser les travaux différemment. "Il est important que le calendrier approuvé à l'unanimité lors du Sommet de Séville soit respecté. Ce calendrier dit clairement que nous devrons disposer d'une position commune sur les aides directes au plus tard début novembre. Si nous reportons cette échéance, cela pourrait avoir des conséquences sérieuses pour tout le processus d'élargissement", a-t-il insisté. Une position commune de l'UE sur les aides directes seulement à Copenhague viendrait "trop tard", car l'UE aura besoin de "plusieurs semaines" pour négocier avec les candidats, a répété M. Rasmussen. Pour lui, l'échéance de décembre pour la conclusion des négociations est "extrêmement importante". "Si nous ne parvenons pas à conclure les négociations en décembre, l'élargissement de l'Union pourrait être reporté de plusieurs années", ce qui constituerait un "échec historique et une catastrophe politique", alors que "nous avons une opportunité historique d'unifier le continent européen et d'en faire un grand espace de stabilité, de prospérité et de sécurité", a-t-il martelé. "Nous avons une obligation morale de conclure les négociations en décembre. Cette opportunité historique ne peut pas être gâchée par le débat sur les coûts de l'élargissement" qui sont de toute façon minimes par rapport aux bénéfices économiques et politiques, a-t-il réaffirmé. "L'élargissement sera une situation gagnante pour tout le monde", et les discussions sur son financement "ne justifient pas le risque de reporter l'élargissement".
Il va donc de soi, selon M. Rasmussen, que l'achèvement des négociations d'adhésion avec jusqu'à dix candidats sera la "principale priorité" de la Présidence danoise. "Ce serait le bouclage d'un cercle: de Copenhague (en 1993, lorsque ont été définis les critères d'adhésion) à Copenhague en 2002". "Plus de 10 ans après que ces pays se sont libérés eux-mêmes du communisme, nous devons tenir nos promesses et les accueillir dans une Union élargie", a insisté M. Rasmussen. Selon lui, "les pays membres, mais aussi les candidats doivent être flexibles, et il faut un engagement de tout le monde". Le Premier ministre a aussi estimé que, d'ici fin septembre, les négociations d'adhésion pourront être accomplies sur tous les chapitres "techniques", c'est-à-dire sans implications financières majeures, de manière à pouvoir se concentrer dès octobre, à 100%, sur le paquet final des pourparlers. Il a aussi souligné que la Présidence danoise allait strictement respecter le principe du mérite propre à chaque pays: "chaque candidat qui sera prêt en automne pourra conclure les négociations en décembre et adhérer en 2004. Personne ne devra attendre les autres". Interrogé sur la Pologne, M. Rasmussen s'est dit confiant qu'elle sera parmi les pays qui seront prêts pour conclure en décembre. La liste des candidats prêts à conclure les négociations sera établie lors du Conseil européen d'octobre à Bruxelles, conformément à la décision prise la semaine dernière à Séville. La décision ne pourra être prise qu'une fois que la Commission aura présenté ses rapports réguliers (attendus pour le 16 octobre), "mais je suis confiant que tous les 10 candidats seront prêts et recevront le feu vert du Conseil européen de Bruxelles", a-t-il assuré. Copenhague devrait aussi donner un signal très clair à la Bulgarie et la Roumanie, sous forme d'une feuille de route (road map) adaptée, d'un calendrier d'adhésion plus précis ainsi que, éventuellement, sous la forme d'aides pré-adhésion supplémentaires. M. Rasmussen a même indiqué que les deux pays peuvent s'attendre à ce que les Quinze et les futurs membres approuvent ensemble à Copenhague une déclaration politique clarifiant formellement que la première vague d'adhésion (dont ne feront pas partie la Bulgarie et la Roumanie) "ne sera pas la dernière" et que l'UE élargie intensifiera le processus d'adhésion de ces pays. A propos de Chypre, M. Rasmussen a rappelé les conclusions de Helsinki et souligné que le règlement du problème chypriote ne pourra pas constituer une condition préalable à l'adhésion du pays. Mais il a aussi insisté pour que les deux côtés fassent un effort supplémentaire pour résoudre le conflit à temps. Quant à la Turquie, il est "vital" pour l'UE d'intensifier ses relations avec elle, mais ce pays sera "traité exactement comme tous les autres candidats", et devra donc remplir les critères politiques de Copenhague avant d'entamer des négociations d'adhésion. "Il appartient à la Turquie d'agir", a-t-il dit. Le Sommet de Copenhague va-t-il décider des prochaines étapes dans le processus d'adhésion de la Turquie? "Il est prématuré d'en parler. Cela dépendra du rapport régulier de la Commission" d'octobre prochain, répond M. Rasmussen.
L'élargissement dominera la Présidence danoise, mais elle ne sera pas la seule priorité, a insisté M. Rasmussen. Le programme de travail, qui sera officiellement présenté ce vendredi, portera notamment sur: - les travaux en vue de créer un grand espace de liberté, de sécurité et de justice en Europe. Dans ce contexte, une importance particulière sera accordée à la lutte contre le terrorisme et à la mise en oeuvre des décisions de Séville en matière de politique d'asile et d'immigration; - le développement durable. "Il faut trouver les moyens de concilier croissance économique et protection de l'environnement"; - la sécurité alimentaire, qui devra être notamment intégrée dans la réforme de la Pac ("mid-term review") et dans la mise en oeuvre de la nouvelle politique de la pêche; - le renforcement du rôle de l'UE en tant qu'acteur international.
Dans son entretien avec les journalistes, M. Rasmussen a évoqué d'autres sujets, y compris notamment:
La ratification du traité de Nice. L'entrée en vigueur du traité est une "condition préalable" à l'élargissement et un nouveau refus du peuple irlandais lors du second référendum mettrait "sérieusement en cause l'ensemble du processus d'élargissement". Mais M. Rasmussen a aussi exprimé l'espoir que les déclarations sur la neutralité irlandaise approuvées à Séville aideront le gouvernement Ahern à convaincre le peuple irlandais de voter "oui". La Présidence danoise, pour sa part, évitera soigneusement d'intervenir dans la campagne pré-référendum. Et elle n'a pas de stratégie alternative ("plan B") au cas où le résultat du référendum serait un nouveau "non", a insisté M. Rasmussen.
La transparence des travaux du Conseil. Les décisions de Séville seront appliquées "le plus rapidement possible, en allant le plus loin possible" pendant la Présidence danoise, "car la transparence est un des sujets très chers aux Danois", a souligné le Premier ministre. Les relations avec la presse devraient bénéficier de ce souci particulier de la Présidence danoise d'un maximum de transparence: contrairement à la règle habituelle, les fonctionnaires de la présidence pourront être autorisés à parler aux journalistes "au nom de la présidence", et non seulement "off the record", souligne M. Rasmussen.
Les trois "opt-out" danois (euro, défense, justice et affaires intérieures). Leur impact sur le déroulement de la présidence sera "très limité", a estimé M. Rasmussen. Concrètement, le Danemark présidera les réunions du Conseil JAI, mais laissera à la Grèce (avec qui des arrangements de coopération ont été pris) la présidence des réunions des Comités militaires et celles de l'Eurogroupe. Quant à l'avenir des trois "opt-out", le gouvernement actuel souhaite s'en "débarrasser", mais il faudra organiser de nouveaux référenda, pour lesquels "aucun calendrier n'est encore envisageable", a rappelé M. Rasmussen. La majorité des Danois semble désormais prête à suivre le gouvernement dans cette voie, et "ce n'est qu'une question de temps" avant de voir le Danemark intégrer l'ensemble des politiques communautaires, a-t-il estimé.