Une prolifération qui n'existe pas. Messieurs les chefs de gouvernement, un peu de retenue s'il vous plaît dans l'annonce d'alliances bilatérales ou trilatérales! Et évitez surtout de fonder vos évaluations européennes et vos accords ponctuels sur l'appartenance politique des gouvernements concernés!
Je ne pense pas qu'il existe dans l'Union une prolifération dangereuse d'alliances bilatérales ou trilatérales, mais plutôt une tendance excessive (des autorités politiques comme des media) à gonfler les positions communes sur l'un ou l'autre dossier spécifique. De telles convergences rentrent depuis toujours dans la normalité européenne. Dès l'aube de la Communauté, les mémorandums du Benelux et les consultations entre d'autres Etats membres ont fait partie de la préparation normale des décisions européennes, et les sommets bilatéraux représentent une tradition bien ancrée dans les moeurs de la CEE d'abord, de l'UE ensuite. Ces formes de coopération n'ont pas le caractère d'alliances et surtout n'ont rien d'exclusif: le chef de gouvernement qui a rencontré un jour son collègue d'un pays du Sud en fera de même la semaine suivante avec un collègue du Nord. La préparation du Sommet de Barcelone, qui suscite en ce moment une avalanche de convergences, est positive car elle facilitera les délibérations du Sommet lui-même (les dossiers à l'ordre du jour au titre de la stratégie de Lisbonne sont tellement nombreux que des débats approfondis sur chacun d'eux ne seraient pas possibles pendant la réunion) et permet aux chefs de gouvernement de se familiariser avec des concepts et des textes parfois controversés. L'erreur est de présenter les orientations partagées lors d'une rencontre bilatérale comme des alliances ou des "axes" (mot à éviter entre tous) entre deux capitales.
Ce sera une belle journée pour l'Europe…Ces annonces superficielles ne correspondent à aucune réalité durable, même si elles sont gonflées par des organes de presse prestigieux. Souvent, les chefs de gouvernement concernés s'efforcent eux-mêmes de souligner que la concordance de vues sur un dossier ne signifie aucunement une alliance exclusive. À la veille de la rencontre Blair-Berlusconi à Rome, le ministre britannique aux Affaires européennes Peter Hain, tout en se félicitant de la convergence avec l'Italie sur la "modernisation économique", a souligné les liens de plus en plus étroits de son pays avec la France et l'Allemagne en insistant sur la recherche de "convergences transversales". Il est évident que Tony Blair poursuit sa politique visant à donner à son pays un rôle central dans l'activité européenne, à le plonger dans toutes les délibérations communautaires, et qu'il n'a aucune intention de s'enfermer dans l'une ou l'autre alliance bilatérale. L'année dernière, il avait souscrit un document commun avec plusieurs de ses collègues de "petits pays": Pays-Bas, Belgique, Suède, Irlande. Il serait salutaire que tous les chefs de gouvernement aient une attitude analogue d'ouverture, en évitant l'impression des alliances et des "directoires" à deux ou à trois. Certes, les accords bi- ou trilatéraux ont parfois une influence déterminante sur un point spécifique; il suffirait de citer le refus franco-allemand d'accepter, l'année dernière, un calendrier contraignant pour l'ouverture du marché de l'électricité. Mais dans l'Union à Quinze, et avec le Royaume-Uni de plus en plus impliqué dans la recherche de convergences, il ne peut plus y avoir de directoire de deux pays, à la condition bien entendu que la "méthode communautaire" fonctionne correctement. Ce sera une belle journée pour l'Europe celle où tous les Etats membres, les "petits" surtout, auront compris à quel point cette méthode et le rôle de la Commission européenne les protègent contre tous les directoires présents et futurs.
Propos étonnants de M.Aznar. Et que dire de la tentation de fonder les prétendues alliances sur l'orientation politique des gouvernements? J'ai été étonné par les remarques récentes de M.Aznar, président en exercice du Conseil européen, accusant les "majorités socialistes" au pouvoir dans certains Etats membres de ralentir les réformes économiques en Europe. Il est normal qu'un gouvernement exprime même au niveau européen ses sensibilités politiques, mais les orientations européennes fondamentales ne sont pas déterminées par les aléas des élections, elles ne l'ont jamais été dans l'histoire de la construction communautaire. Est-il besoin de rappeler l'unité d'intentions et d'objectifs entre Helmut Schmidt et Giscard d'Estaing, entre François Mitterrand et Helmut Kohl malgré les appartenances politiques dissemblables? Et la position commune franco-allemande citée plus haut avait été définie par le président Chirac et le chancelier Schröder. D'ailleurs, l'affirmation de M.Aznar, si elle a été correctement rapportée par la presse, n'est même pas exacte, car Tony Blair, soutenu dans son pays par une "majorité socialiste", est à l'avant-garde sur le plan européen dans la bataille pour les réformes structurelles et les libéralisations (tout en ayant rétabli au niveau national des garanties et protections sociales), et l'attitude de la France à l'égard des services d'utilité publique est constante quelles que soient les majorités du moment. Les majorités changent, l'Europe reste. (F.R.)