Strasbourg, 13/12/2001 (Agence Europe) - En attribuant en 2001 le Prix Sakharov pour la liberté de l'esprit à une Israélienne - Nurit Peled-Elhanan, professeur d'université et fille du général Patti Peled, connu pour sa lutte pour la paix - et à un Palestinien - Izzat Ghazzawi, qui préside l'Union des écrivains palestiniens et appartient au Bureau exécutif du Conseil palestinien pour la justice et la paix, le Parlement européen «veut contribuer à forcer le destin de la paix contre l'évidence de la guerre », a affirmé mercredi en plénière la Présidente du Parlement Nicole Fontaine. Quant au troisième lauréat, Monseigneur Zacarias Kamuenho, Mme Fontaine (qui a souligné que c'était la première fois que, exceptionnellement, le Parlement décernait le prix à trois personnes) a rappelé que, comme archevêque de Lubango et comme président du Comité oecuménique pour la paix en Angola, il a oeuvré inlassablement dans un pays qui est en guerre depuis 25 ans, et depuis 40 si on y ajoute la lutte pour l'indépendance qui avait commencé en 1961.
Nurit Peled-Elhanan, professeur d'université en Israël, a, dans un discours poignant et très dur pour les dirigeants politiques de la région (et visiblement dur à prononcer), constaté que « Israël devient un cimetière de petits enfants, et ce cimetière grandit à chaque minute, tel un royaume souterrain qui croît sous nos pieds». « C'est dans ce royaume que réside ma petite fille, avec son meurtrier palestinien », a-t-elle poursuivi, en évoquant sa tragédie personnelle, la mort de sa fille Smadat, à 13 ans, suite à un attentat suicide commis il y a trois ans. Après la mort d'un enfant, « il n' y a pas de vengeance (…). Les mères savent que la mort d'un seul enfant, de n'importe quel enfant (…), est la mort du monde entier », a-t-elle dit, en fustigeant « les chefs » qui, à travers l'histoire, ont « utilisé Dieu (…) pour excuser leurs ambitions mégalomanes ». A travers l'histoire , « la seule voix qui s'est élevée pour tenter de s'opposer à eux, a été celle des mères (…), des sages-femmes qui n'ont pas obéi (…) quand il leur a été ordonné de tuer les nouveau-nés (…), des femmes de Troie, des mères d'Argentine, d'Irlande, d'Israël et de Palestine », a-t-elle affirmé, en rappelant que sa petite fille avait été tuée « simplement parce qu'elle était née israélienne, par un jeune homme qui se sentait désespéré jusqu'au meurtre et jusqu'au suicide simplement parce qu'il était né palestinien ». Et pourtant, nos dirigeants semblent « capables de vivre en paix lorsque c'est réellement nécessaire », a-t-elle noté, en signalant qu'un article paru le premier décembre « nous apprenait que Jéricho vivait dans le calme depuis deux mois: pas de soldats israéliens, pas de policiers, pas de fusillades. Et ce n'est pas parce que les Américains sont parvenus à convaincre Sharon de ne plus envoyer des garçons israéliens de 18 ans assassiner des Palestiniens innocents, ou à convaincre les Palestiniens de cesser de se tuer eux-mêmes avec des Israéliens innocents. Non. Jéricho est calme parce que les dirigeants israéliens et palestiniens ont décidé de rouvrir le casino dont ils profitent eux-mêmes, avec certains hommes d'affaires allemands et autrichiens . La pensée qui m'est venue (…) a été que ma petite fille valait encore moins qu'un jeton de roulette »….
Izzat Ghazzawi a perdu lui aussi son enfant, Ramy, un garçon de 16 ans tué en 1993 par l'armée israélienne lorsqu'il portait secours à un ami blessé dans la cour de son école. Et son message à lui aussi n'est pas un message de haine, mais de réconciliation. « Si nous le voulons, la souffrance peut être utilisée comme une force pour guérir et non pas pour mener une lutte aveugle inspirée par l'esprit de vengeance et la haine. La loi du talion aveugle l'humanité », a déclaré M. Ghazzawi, qui a rappelé que, après avoir été incarcéré pendant presque trois ans, il avait participé (en 1993, l'année de la mort de son fils), à Oslo, à une rencontre entre écrivains israéliens et palestiniens, pour examiner ensemble comment « contribuer à l'instauration de la paix ». Nous sommes « maintenant plus que jamais déterminés à vouloir instaurer le dialogue entre les cultures, parce qu'il faut remonter aux racines de la terreur » et parce que ce qui arrive dans notre région « affecte immanquablement toute la communauté internationale", a affirmé M. Ghazzawi, en concluant: « Notre sentiment d'isolement et notre anxiété sont immenses, mais notre foi dans l'avenir est également grande. Nous aurons toujours besoin de votre soutien à un processus de paix durable ».
Enfin, l'archevêque Kamuenho a lancé un appel: « Aidez l'Angola à vivre ! ». Et il a peint le tableau d'un pays ravagé, où la malnutrition atteint 47% des habitants, où les richesses du Sud « sont génératrices de guerre », où les voix exhortant à la tolérance ne sont pas entendues (et où la guerre a fait un million de morts, a rappelé Mme Fontaine). Mgr Kamuenho a indiqué aussi qu'il versera sa part du prix au Fonds œcuménique pour la paix (le Prix Sakharov est doté de 50 000 euros, dont l'évêque angolais reçoit la moitié, alors que les autres 25.000 euros sont partagés par les deux autres lauréats).