Devant un groupe de journalistes, le directeur général de l'Agence spatiale européenne (ESA), Josef Aschbacher a insisté, vendredi 29 mai à Bruxelles, sur la nécessité pour l’Europe de renforcer son autonomie dans l’espace, notamment en matière de vols habités. Il a appelé à des choix politiques ambitieux pour éviter une dépendance durable à l'égard des États-Unis et consolider la compétitivité industrielle européenne (EUROPE 13866/29).
Il a d'abord rappelé ses priorités pour l’ESA : « Mon défi pour l’Agence spatiale européenne est avant tout de disposer d’une industrie compétitive. Cela signifie avoir un écosystème spatial très compétitif, et la capacité de porter de bons projets spatiaux pour l’Europe, au niveau européen ».
Josef Aschbacher a rappelé que, l'an dernier, « nous avons réalisé 46 lancements de satellites - un record -, et nous en attendons environ 65 cette année ». Et de préciser que « l'ESA compte environ 6 000 employés, dispose d’un budget de 8,2 milliards d’euros, et investit ces fonds dans l’industrie européenne ».
Concernant le contexte international, il a rappelé le déséquilibre avec les États-Unis, où les investissements publics et privés sont nettement supérieurs : les dépenses publiques américaines dans le secteur spatial sont environ six fois plus élevées qu’en Europe. À l’échelle mondiale, les financements privés représentent environ 20%, contre 80% de financements publics.
Concernant les vols habités, Josef Aschbacher a souligné que l’autonomie européenne est devenue un enjeu stratégique majeur. Seules trois puissances (les États-Unis, la Russie et la Chine) disposent aujourd’hui de cette capacité.
L’Europe dépend désormais exclusivement des États-Unis pour l’accès des astronautes aux vols en orbite, la coopération avec la Russie ayant cessé. Cette situation pose, selon lui, une question politique centrale : l’Europe doit-elle rester « passager » ou devenir « pilote » ? Il a rappelé que cette décision relève des États et des institutions européennes.
Il a indiqué que certaines briques technologiques existent déjà, notamment le programme de retour de fret en orbite basse, tandis que d’autres éléments - comme Ariane 6, Kourou et les centres de contrôle - sont en place ou en développement. Le développement d’une capacité complète nécessiterait, selon lui, une dizaine d’années, en fonction des choix politiques et des moyens mobilisés.
Interrogé sur la capacité de l’Europe à faire face à une crise militaire majeure sans dépendance à l'égard des moyens spatiaux américains, il a rappelé que cette évaluation relevait des autorités militaires. Du point de vue spatial, il a toutefois estimé que l’Europe ne dispose pas encore de capacités équivalentes aux grandes puissances.
Il a néanmoins souligné l’excellence européenne dans les technologies d’observation (ISR, Intelligence Surveillance and Reconnaissance), notamment les capteurs optiques et radars de très haute résolution. L’enjeu, a-t-il expliqué, dépasse les capteurs eux-mêmes : il s’agit de l’ensemble du système, incluant l’analyse rapide des données, l’intelligence artificielle embarquée et la transmission immédiate des informations. Cela implique, selon lui, des constellations nombreuses, interconnectées et réactives, intégrant observation et connectivité. Ce modèle est au cœur des futurs programmes européens de sécurité et de défense spatiale, encore en phase initiale. Il a insisté sur la nécessité d’investir et d’accélérer afin d’éviter un décrochage industriel comparable à celui observé dans le secteur numérique il y a vingt ans. Concernant le programme Gateway et la révision de l’architecture lunaire américaine (Artemis), il a rappelé que ces décisions relèvent de la NASA. Gateway s’inscrivait dans ce cadre et a été affecté par les ajustements annoncés en mars. Il a relativisé l’impact pour l’ESA, précisant que l’exploration représente environ 10% de son budget, dont la moitié en coopération avec la NASA, soit une exposition financière directe d’environ 5%. L’impact est donc davantage politique et symbolique que budgétaire.
Le responsable de l’ESA a estimé aussi que les initiatives spatiales européennes sont à la fois un facteur de coopération et de fragmentation, avec une montée en puissance des projets nationaux liés à la défense et à la souveraineté.
D'après lui, cette évolution peut être rendue plus efficace avec l’interopérabilité des systèmes nationaux afin de renforcer la robustesse globale sans passer par un modèle entièrement centralisé.
Enfin, sur la proposition de la Commission européenne concernant l’attribution future du spectre de la bande des 2 GHz pour les services mobiles par satellite (EUROPE 13875/6), M. Aschbacher a insisté sur son caractère stratégique : « Sans spectre, il est impossible d’exploiter des constellations et des engins spatiaux. La manière dont il est attribué est donc absolument fondamentale. Le spectre fait partie intégrante de l’autonomie que nous voulons construire. C’est pourquoi il s’agit d’une décision d’une importance majeure ». (Lionel Changeur)