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Bulletin Quotidien Europe N° 13866
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CARTE BLANCHE / Carte blanche

Pilotes ou passagers ? - par Dr. Josef Aschbacher

La révision récente, par les États-Unis, de l’architecture du programme Artemis est révélatrice des évolutions rapides à l’œuvre dans le domaine de l’exploration humaine de l’espace. La suspension du projet de Gateway lunaire et l’annulation de la campagne de retour d’échantillons martiens MSR bouleversent les plans d’exploration lunaire de l’Europe et mettent en lumière une réalité qui ne se limite pas à ce secteur : l’Europe est aujourd’hui trop souvent tributaire de décisions qui échappent à son contrôle.

C’est à l’Europe de décider si elle préfère rester dépendante de tiers pour envoyer ses explorateurs dans l’espace ou si elle veut endosser pleinement son rôle de puissance spatiale en se dotant de tous les moyens nécessaires. En tant que Directeur général de l’Agence spatiale européenne (ESA), je suis convaincu que dans le domaine du vol spatial habité, l’autonomie n’est pas un luxe. Il s’agit, au contraire, d’un atout fondamental pour garantir que l’Europe reste libre de tirer parti de tout ce que l’espace a à offrir dans les domaines scientifique, économique, stratégique et géopolitique, et pour inspirer la jeune génération, qui écrira les nouveaux chapitres de son histoire.

Grâce à la stratégie Explore2040 de l’ESA, les États membres de l’Agence se sont déjà entendus sur une ligne commune, posant de premiers jalons en vue de doter l’Europe de ses propres capacités d’exploration humaine et robotique de l’espace (EUROPE 13604/17). Cependant, faute de volonté politique, il n’a jamais été possible de viser une pleine autonomie en matière d’exploration humaine — une réticence dont on paie le prix aujourd’hui encore. Pour sortir l’Europe de cette ornière, les décideurs politiques doivent prendre conscience de la nécessité de réorienter le plan d’action et d’accélérer sa mise en œuvre.

Depuis des décennies, l’ESA met en œuvre des missions et des systèmes d’observation de la Terre, de navigation, de recherche scientifique et de technologie que peu d’acteurs dans le monde sont capables d’égaler. Que ce soit en mettant au point Copernicus, système d’observation de la Terre le plus complet au monde, en livrant Galileo, référence mondiale en matière de navigation par satellite, en conduisant des missions scientifiques historiques, qui modifient radicalement notre compréhension de l’Univers, ou en développant les technologies qui rendent possible l’exploration robotique, l’ESA répond toujours présente pour faire des ambitions de l’Europe une réalité. Cette longue expérience n’est pas un détail : c’est précisément ce palmarès qui nous permet de croire en la capacité de l’Europe à tracer son propre chemin dans le domaine de l’exploration.

Les partenariats et la coopération internationale sont des piliers de l’Europe spatiale, et il ne s’agit pas de remettre cela en question. L’ESA a construit sa réputation de fiabilité en honorant ses engagements en temps voulu et en se distinguant par ses excellentes performances. C’est pour ces raisons que ses partenaires lui sont fidèles. Pour autant, il faut veiller à ce que la coopération ne devienne pas synonyme de dépendance. Le contexte actuel exige de diversifier les partenariats internationaux et de renforcer les capacités autonomes afin de limiter les risques de vulnérabilité — qu’ils soient politiques, techniques ou stratégiques.

Ce n’est qu’à ces conditions que l’Europe pourra décider dans quel cas il est préférable d’agir de manière indépendante et dans quel cas privilégier la coopération internationale, en protégeant ses investissements et ses filières industrielles, malgré les incertitudes géopolitiques.

Nos ingénieurs et scientifiques font partie des meilleurs au monde, notre industrie est reconnue à l’international et notre modèle institutionnel — qui repose sur l’union de multiples nations poursuivant des objectifs communs, sans concessions sur la sécurité ni sur la légitimité, et faisant la part belle à la science — a fait la preuve de sa stabilité et de son efficacité. L’ESA s’appuie sur la force collective de ses 23 États membres : loin de représenter un handicap, cette diversité est son plus grand atout, à la fois sur les plans financier, politique, industriel et intellectuel. La nature intergouvernementale de l’Agence donne à ses décisions une continuité et une résilience incomparables, par-delà les fluctuations des politiques nationales.

Mais cette force n’existe que si nous agissons main dans la main. La fragmentation nous affaiblit ; l’unité nous rend puissants. Les nations européennes doivent résister à la tentation de faire cavalier seul en lançant leurs propres projets d’exploration de la Lune ou de destinations plus lointaines. À long terme, aucun État membre n’est capable d’atteindre isolément ce que nous pouvons accomplir ensemble. Le solide cadre multilatéral de l’ESA lui permet de servir les intérêts de ses États membres en s’assurant que les décisions sont prises collectivement et que les priorités nationales deviennent des victoires partagées.

L’instabilité à laquelle nous assistons ne date pas d’hier. Lorsque l’Europe a pris la décision difficile, mais nécessaire, de mettre un terme à sa coopération avec la Russie sur Exomars ou sur le transport d’astronautes européens vers l’espace, il était clair que ce choix lui fermait des portes. La situation actuelle n’est pas une surprise, mais elle nous incite à agir avec détermination, dans un contexte géopolitique en constante mutation. La crise que nous traversons nous offre l’occasion de redéfinir notre position.

Il n’y a pas de temps à perdre. Les étapes politiques et financières à venir sont autant de rendez-vous à ne pas manquer : Conseil de l’ESA en juin, Sommet international sur l’espace en septembre, session intermédiaire du Conseil de l’ESA au niveau ministériel consacrée à l’exploration, en décembre, et prochaine session plénière du Conseil de l’ESA au niveau ministériel en 2028. En parallèle, l’Union européenne achève la préparation de son cadre financier pluriannuel pour 2028-2034. Le calendrier n’a jamais été aussi propice. Même si nous démarrions aujourd’hui, nous n’atteindrions pas l’autonomie avant de nombreuses années — il est urgent d’agir. Le coût de l’inaction dépasserait de loin celui des investissements nécessaires.

Si nous n’agissons pas maintenant, quand le ferons-nous ? Si l’ESA ne donne pas cette impulsion, qui le fera ?

L’Histoire n’attendra pas que l’Europe se sente prête, mais suivra son cours, avec ou sans elle. Le choix qui s’impose à nous est le suivant : voulons-nous prendre les commandes, ou rester de simples passagers ? Nous avons les moyens de nos ambitions. Il ne nous manque que la confiance et la volonté politique d’agir.

Dr. Josef Aschbacher, Directeur général de l’Agence spatiale européenne

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