login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 13651
REPÈRES / RepÈres

Mieux connaître l’étonnante Albanie (1/2)

Parmi les États des Balkans occidentaux, cinq ont obtenu le statut de candidat à l’adhésion à l’Union européenne. Dans cette chronologie, l’Albanie fut quatrième. Pour l’ouverture des négociations, le Monténégro obtint le feu vert en 2012, la Serbie en 2014, l’Albanie seulement en 2022, de même que la Macédoine du Nord (EUROPE 12996/2). Pour celle-ci, les négociations effectives n’ont pas encore commencé alors que, pour celle-là, elles avancent à vive allure. Durant des années, l’on avait pensé que les deux futurs nouveaux membres de l’UE seraient le Monténégro et la Serbie. La guerre en Ukraine a changé la donne : de nouvelles demandes d’adhésion, bien connues, sont venues de l’Est et, surtout, la Serbie s’est alignée sur Moscou.

À présent, ce sont le Monténégro et l’Albanie qui font la course en tête, avec, comme horizon, 2030, sinon plus tôt.

Ayant déjà séjourné en Slovénie, en Croatie et au Monténégro, j’avais une raison supplémentaire de voir de près l’Albanie, ce qui fut opportunément possible le mois dernier. Durant ce voyage, l’esprit de compétition resta présent. Il fut sportif : c’est là que démarra le Tour d’Italie 2025, le jour de la fête de l’Europe. Il fut aussi politique : le 11 mai, les élections législatives avaient lieu.

D’autres événements ont contribué à la célébrité croissante de l’Albanie. En 2022, le quartier général du commandement des forces spéciales américaines en Europe s’y établit, le pays étant membre de l’OTAN depuis 2009. Par ailleurs, Tirana accueillit le sommet UE/Balkans occidentaux aussi. L’année suivante, le Premier ministre, Edi Rama, pour plaire à Mme Meloni, décida de faire construire deux centres d’hébergement pour migrants illégaux (EUROPE 13571/38). Plus judicieuse et plus humaine fut l’idée d’ouvrir à Tirana un troisième campus du Collège d’Europe : après Bruges et Natolin, pourquoi pas les Balkans ? Les premiers étudiants arrivèrent en septembre 2024 : un coup de maître. De plus, la Communauté politique européenne devait se réunir, en ce printemps 2025, dans un pays non membre de l’UE. Après la Moldavie et le Royaume-Uni, c’était le tour des Balkans occidentaux, le 16 mai dernier : où donc ? À Tirana, pardi ! (EUROPE 13642/1). Rama était si convaincu d’être reconduit par ses électeurs quelques jours plus tôt qu’il avait fait son offre en temps utile.

Auparavant, les hauts dirigeants de l’UE avaient fait le déplacement. Ursula von der Leyen, fraîchement réélue à la tête de la Commission européenne, commença sa tournée dans la région par l’Albanie le 23 octobre 2024 (EUROPE 13510/17). Kaja Kallas y était le 8 avril 2025 (EUROPE 13617/4). António Costa y arriva dès le 15 mai (EUROPE 13641/4); tous tinrent un discours positif sur les chances du pays d’adhérer en 2030, sinon avant.

Par ailleurs, l’Albanie est devenue la destination touristique dont la croissance est la plus rapide d’Europe ; en 2024, elle a accueilli 11,7 millions de touristes, ce qui représente une hausse de 60% par rapport à la situation d’avant la pandémie de Covid-19. À l’horizon 2030, les 30 millions pourraient être atteints. Pour un pays de 2,7 millions d’habitants, c’est un tour de force, mais aussi un défi majeur.

Et pourtant, ce petit pays vient de loin. Il proclama son indépendance en 1912, alors que ses frontières n’étaient pas affirmées. Durant l’Antiquité, après avoir été occupé par des cités grecques, il devint une province romaine, puis fut intégré à l’Empire byzantin, dont l’affaiblissement permit, à la fin du XIIe siècle, l’émergence d’une principauté, laquelle subit plusieurs assauts, dont celui de Venise. Au milieu du XVe siècle, malgré la résistance organisée par celui qui deviendrait le héros national, Skanderbeg, le pays passa sous la domination ottomane pour plus de trois siècles. Après la Grande Guerre, l’Albanie entra à la Société des Nations (1920), organisa ses premières élections (1921) et proclama la République (1925). Au terme d’autres tribulations, l’Italie fasciste annexa le pays (1939) qui, après la chute de Mussolini, fut occupé par les nazis (1943-44). Mais les communistes investirent les Balkans et la République socialiste fut instaurée dès 1946, avec à sa tête le dictateur Enver Hoxha (jusqu’à sa mort en 1985).

Ce fut une longue nuit totalitaire. L’isolement de l’Albanie fut complet après les ruptures avec Tito (1948), l’URSS (1961) et la Chine (1976) bien que celle-ci l’eût beaucoup aidée. Des bunkers furent construits à toutes les frontières. Toute tentative de sortie représentait un risque mortel. Le régime persécuta ses opposants ou supposés tels, y compris les responsables religieux, conformément à l’athéisme officiel inscrit dans la Constitution albanaise. Des souterrains furent construits à Tirana pour mettre les dirigeants à l’abri d’une attaque atomique. Il est aujourd’hui possible de visiter l’un d’eux, transformé en un musée recensant l’identité des victimes et montrant les atroces méthodes de répression instaurées par la dictature.

La chute du ‘Rideau de fer’ et le vent de libéralisation eurent un impact sur les Balkans. La Yougoslavie voisine éclata, entraînant des guerres locales horribles. Celles-ci épargnèrent l’Albanie, où le successeur d’Hoxha dut céder à la pression des manifestants, emmenés par les étudiants de Tirana. Le multipartisme fut autorisé. En 1992, les élections donnèrent la victoire au parti démocrate. Cependant, une période chaotique commença. Toutes les terres, qui appartenaient à l’État, durent être redistribuées. En 1997, le système bancaire s’effondra. Le pays fut pillé par des bandes armées. De plus, en 1999, le Kosovo voisin fut bombardé par la Serbie et 400 000 personnes se réfugièrent en Albanie.

Durant cette décennie, nombreux furent les Albanais, très appauvris, qui quittèrent le pays. Dans le sud de l’Italie, beaucoup d’entre eux découvrirent les mafias locales et, ainsi, une opportunité de gagner de l’argent par des trafics d’armes, d’êtres humains et de stupéfiants (marijuana, héroïne, cocaïne). Il existe donc une mafia albano-kosovare, réputée très violente, qui s’est déployée dans plusieurs pays d’Europe ainsi qu’en Amérique du Nord.

Néanmoins, il ne faut pas en déduire qu’en Albanie même la vie quotidienne est dangereuse. Le pays est réputé sûr, y compris pour les femmes voyageant seules. Contrairement à ses voisins, il n’est pas en proie à des conflits interethniques ou interreligieux. Trois grandes confessions (musulmane, orthodoxe et catholique) cohabitent paisiblement et les mariages interreligieux ne sont pas rares. Si risques il y a, ils sont d’ordre sismique ou sanitaire (le niveau de la médecine locale n’étant pas optimal).

La diaspora albanaise est importante, pour les raisons précitées. Elle se chiffre à plus de 1,7 million de personnes, vivant surtout en Italie, en Turquie, en Grèce, en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis. L’émigration, spécialement celles des jeunes, et la baisse de la natalité depuis les années 1990 restent un défi pour les autorités gouvernementales. Celles-ci misent, pour inverser la tendance, sur le développement économique et l’appartenance future à l’Union européenne — laquelle reste très populaire aux yeux des Albanais : 87%, qui dit mieux ? L’ancrage occidental des mentalités semble bien acquis. (À suivre)

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
POLITIQUES SECTORIELLES
SÉCURITÉ - DÉFENSE
Invasion Russe de l'Ukraine
ACTION EXTÉRIEURE
ÉCONOMIE - FINANCES - ENTREPRISES
INSTITUTIONNEL
DROITS FONDAMENTAUX - SOCIÉTÉ
SOCIAL - EMPLOI
BRÈVES