Le président du Conseil européen, António Costa, a estimé, lundi 3 février à Bruxelles, à l’issue de la 'retraite' informelle des dirigeants européens consacrée à la défense de l'UE, qu’il fallait faire « plus, plus vite, mieux, plus fort » et qu’il fallait le faire « ensemble ».
« Il faut maintenant vraiment passer à l'échelle supérieure et accélérer, car la Russie et Poutine ne menacent pas seulement l'Ukraine, mais nous tous, et nous devons être capables de nous défendre », a souligné la Première ministre danoise, Mette Frederiksen.
Selon M. Costa, les dirigeants sont d’accord pour se concentrer sur les principales lacunes capacitaires, identifiées par les États membres « en pleine cohérence avec l’OTAN », et sur les domaines où l’UE peut avoir une vraie valeur ajoutée. Ont été cités la défense antiaérienne et antimissile, les missiles et les munitions, la mobilité militaire et des catalyseurs stratégiques ('strategic enablers').
« Le renforcement de l’industrie de la défense européenne doit être au centre de ces efforts. Nous devons produire plus de capacités dont nous avons besoin et le faire vite », a ajouté le président du Conseil européen.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a plaidé pour le renforcement de la coordination en matière de défense, « par exemple par le biais de marchés publics conjoints garantissant l'interopérabilité, qui réduit les coûts et nous donne des opportunités et des avantages en termes d'échelle ». Elle a aussi mis en avant la nécessité de simplifier la législation relative aux marchés publics et d'encourager l'innovation.
Mobiliser des moyens supplémentaires. Afin de développer les capacités et l’industrie de la défense européennes, les dirigeants européens ont souligné la nécessité de dépenser plus.
« Pendant de nombreuses années, on a sous-investi en matière de défense. Il est urgent d'augmenter ces dépenses à grande échelle », a admis Mme von der Leyen, elle-même ancienne ministre de la Défense allemande. Le 'Livre blanc' sur la défense, que la Commission européenne et la Haute Représentante de l'UE devraient présenter le 19 mars, portera, en partie, sur le financement.
« 2% [du PIB], ce n'est plus suffisant, et il faut le faire de manière socialement équilibrée. (...) C'est bien sûr un objectif national, mais c'est aussi une responsabilité collective », a expliqué Mme Frederiksen.
Mais, pour le Premier ministre bulgare, Rossen Jeliazkov, avant d’augmenter les objectifs, encore faut-il respecter les engagements déjà pris. « Tant qu’un nombre significatif de pays n’atteindront pas 2%, il est encore trop tôt pour parler d’une augmentation », a-t-il estimé.
Sept États de l'UE membres de l’OTAN n’atteignent pas le seuil de 2% du PIB, ce qui représente un déficit d'investissements de 60 milliards d’euros par an.
Alors que le Premier ministre grec, Kyriákos Mitsotakis, a appelé à « une plus grande flexibilité dans les règles budgétaires » de l'UE « afin d'inciter les pays qui consacrent plus de 2% de leur PIB aux dépenses de défense à ne pas être pénalisés par la législation existante sur les plafonds de dépenses », Mme von der Leyen a expliqué que la Commission allait voir comment utiliser au mieux les règles du Pacte de stabilité et de croissance.
« Pour des périodes extraordinaires, il est possible d'avoir des mesures supplémentaires. Je pense que nous vivons dans ce contexte. Nous allons regarder comment introduire le plus de flexibilité possible pour les investissements et les dépenses dans la défense, pour donner plus d'espace aux États membres », a-t-elle promis.
Au-delà des investissements publics, les Vingt-sept ont mis en avant la possibilité d'avoir recours à - ou de mettre au point - d’autres instruments pour financer la défense.
De nombreux dirigeants ont aussi mis en avant la possibilité de financement par la Banque européenne d’investissement (EUROPE 13570/1). Vendredi dernier, 19 États membres avaient demandé à la BEI de jouer un rôle plus important.
« Il faut davantage de financements publics, davantage de financements privés en changeant les modes de financement de la BEI, en sortant de la taxonomie et en préférant l’achat européen », a estimé le président français, Emmanuel Macron. « La BEI est prête à examiner cette question. Elle a besoin de davantage de projets phares sur sa table. Et, bien sûr, elle a besoin de financements privés. Elle doit dialoguer avec le secteur bancaire privé afin qu’il modernise ses pratiques de prêts », a renchéri Mme von der Leyen.
D’autres instruments sont envisagés au niveau de l’UE, en attendant le prochain cadre pluriannuel, prévu pour 2028. Selon le président lituanien, Gitanas Nausėda, par le passé, il a été possible de trouver des solutions innovantes pour financer les dépenses publiques pour affronter la pandémie de Covid-19. « Le fonds SURE, Next Generation EU et la Facilité RRF ont également été la réponse à la crise. Nous avons donc besoin de tels mécanismes de prise de décision aujourd'hui », a-t-il ajouté.
Le Premier ministre grec a également proposé la création d’un fonds de 100 milliards d’euros, sur le modèle de la Facilité RRF, qui pourrait financer des actions européennes communes, telles qu'un bouclier antimissile européen, projet qu'il défend avec la Pologne. « Outre la nécessité d'avoir plus de flexibilité au niveau national, il est aussi absolument nécessaire d'établir un fonds européen commun pour les projets de défense, qui constituent essentiellement des priorités européennes », a-t-il plaidé.
Si le dirigeant grec n'a pas précisé comment ce fonds serait financé, le chancelier allemand, Olaf Scholz, s’est montré prudent quant à l'hypothèse de lancer un emprunt commun. « Il y a une opinion très répandue selon laquelle il doit y avoir plus de flexibilité pour financer l'augmentation massive de nos investissements dans la défense, par exemple par le biais d'un emprunt », a-t-il expliqué, tout en faisant valoir que « l'Union européenne n'a pas pour perspective de contracter des dettes communes ».
De même, si certains États membres parlent de rediriger des fonds européens, notamment issus de la politique européenne de cohésion, le Premier ministre bulgare s’y est opposé. « Notamment dans le contexte de l’élargissement aux Balkans occidentaux, l’instrument de cohésion ne devrait pas être utilisé, mais devrait rester destiné aux politiques de cohésion », a-t-il prévenu.
Renforcer les relations transatlantiques. Les dirigeants européens ont aussi insisté sur l’importance d’une coopération renforcée avec l’OTAN, mais aussi avec les États-Unis et le Royaume-Uni. Le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, et le Premier ministre britannique, Keir Starmer, ont assisté à des sessions de travail lors de la 'retraite'.
« Il est bon que nous puissions compléter l'OTAN, et non pas nous superposer à elle, car l'OTAN a déjà des plans (de défense) en place », a expliqué la Première ministre lettone, Evika Silina. « La coopération avec les États-Unis est essentielle. Cela étant dit, l'UE doit renforcer sa position au sein de l'OTAN », a ajouté le nouveau Premier ministre belge, Bart De Wever.
Quant au président lituanien, il a dit « ne pas imaginer comment nous pourrions construire une dissuasion, comment nous pourrions dissuader l’agression russe, y compris en Europe, sans notre proche allié et partenaire au sein de l’OTAN, les États-Unis ». (Camille-Cerise Gessant avec Mathieu Bion et Pauline Denys)