Dans une interview accordée à Agence Europe, le nouveau président de la commission du développement (DEVE) du Parlement européen, Barry Andrews (Renew Europe, irlandais), aborde les défis actuels en matière de développement international et d'aide humanitaire, notamment au regard des Objectifs de développement durable des Nations Unies. Il partage sa préoccupation face à l’orientation politique préconisée par la Commission européenne et par le commissaire récemment désigné aux Partenariats internationaux, Jozef Síkela. (Propos recueillis par Bernard Denuit)
Agence Europe - Comment envisagez-vous la présidence de la commission DEVE (EUROPE 13459/13), compte tenu de la reconfiguration du PE depuis votre arrivée en 2020 ?
Barry Andrews - Nous avons une commission solide, avec des membres expérimentés et un personnel dévoué. J’ai la chance d’en faire partie. Le Parlement a changé depuis 2020, notamment avec la montée des partis de droite. Notre défi actuel est d’établir un ensemble commun de priorités et nous y travaillons. La commission DEVE jouera un rôle clé avec la DG INTPA et la DG ECHO [de la Commission européenne], mais nous contribuerons aussi dans d’autres domaines, selon les besoins.
On observe une baisse significative du soutien à l’aide internationale, tant au sein des gouvernements des États membres qu’au sein de la Commission européenne. Aligner nos instruments de politique, tels que l'instrument 'NDICI' et [le plan d’investissement] Global Gateway, avec les priorités de la commission DEVE sera crucial.
Vous avez demandé à la présidente du PE, Roberta Metsola, de transmettre plusieurs « considérations urgentes » à Ursula von der Leyen au nom de la commission DEVE (EUROPE 13475/19). Pourriez-vous préciser ces considérations ?
Nos préoccupations découlaient de trois observations principales. Premièrement, le document de travail (‘briefing book’) qui a été divulgué en avril, suggérant un glissement vers une politique étrangère économique négligeant nos obligations des traités en matière de développement international. Deuxièmement, le discours de la présidente von der Leyen, qui n’a fait aucune mention de l’aide internationale ou des Objectifs de développement durable (ODD). Troisièmement, les lignes directrices politiques publiées peu après, marquant un changement d'orientation important.
Ces changements ne s'alignaient pas avec notre compréhension de la politique de développement et les nombreuses résolutions adoptées par le Parlement entre 2020 et 2024. Nous avons demandé à la présidente Metsola de transmettre nos préoccupations à la présidente von der Leyen.
Les lettres de mission publiées depuis lors ne répondent toujours pas à nos préoccupations - par exemple, il n’y a aucune mention de l’aide humanitaire dans la lettre de mission de Mme Lahbib et les ODD sont considérés comme une responsabilité partagée, ce qui rend floue la question de savoir qui est réellement responsable de leur mise en œuvre au niveau européen.
La Présidence hongroise du Conseil de l’UE a présenté ses priorités (EUROPE 13491/16) et le commissaire désigné, Jozef Síkela, a partagé une vision des partenariats internationaux qui entend privilégier les entreprises européennes (EUROPE 13484/6). Comment pensez-vous que le PE abordera les choses ?
Je ne peux pas m'exprimer au nom de l’ensemble des sensibilités du PE, mais je peux partager la perspective de notre commission. Nous visons à avoir une relation de travail positive avec le commissaire Síkela. Lors des auditions, nous chercherons à obtenir de lui des engagements qui correspondent aux positions du Parlement, aux priorités de notre commission, ainsi qu’à nos obligations découlant des traités. Il est clair que Global Gateway sera une priorité majeure pour lui. La présidente von der Leyen lui a confié la tâche de passer de la phase de 'démarrage' à celle de 'mise à l’échelle', ce qui signale une intention d’élargir la portée de la stratégie.
Notre commission veillera à ce que cela soit conforme à nos priorités, notamment en veillant à ce que les pays hors du champ d’application actuel, comme ceux de la région du Sahel, ne soient pas laissés de côté. Global Gateway n’est pas présente dans des régions comme le Tchad, le Burkina Faso ou le Soudan du Sud. Si cet instrument ne prend pas en compte ces régions, qui sont en proie à l’instabilité et aux conflits, il y a un manquement important que nous devrons aborder avec le commissaire [désigné] Síkela.
La commissaire Urpilainen défend que l’aide au développement repose désormais largement sur le financement privé (EUROPE 13445/1). Partagez-vous cet avis ?
Le financement du développement comprend plusieurs éléments : les envois de fonds, l’aide publique au développement (APD), la philanthropie et le financement privé. Au cours des deux dernières décennies, le financement du développement a produit des résultats incroyables, par exemple la réduction de la mortalité infantile, les améliorations de la santé maternelle et la couverture vaccinale.
Toutefois, il y a une tendance au sein de la Commission à se détourner de ces succès, notamment lorsque les fonds sont redirigés vers d’autres priorités comme l’Ukraine - ce qui est bon. Nous nous tournons dès lors vers le financement privé pour combler les lacunes.
Bien que le financement privé ait un rôle à jouer, en particulier dans les projets d’infrastructures à grande échelle, ce n’est pas un concept éprouvé pour toutes les régions. Par exemple, les investisseurs privés montrent peu d’intérêt pour des zones comme le Sahel en raison des problèmes de gouvernance et de réglementation. Pour certains pays, nous continuerons de nous appuyer sur les formes traditionnelles de financement, selon moi.
Vous avez participé au Sommet du futur, en marge de la 79ᵉ Assemblée générale des Nations Unies. Quels ont été les résultats clés ?
Pour l’UE, le multilatéralisme est essentiel - c’est notre fondation. Au sommet, nous avons réaffirmé notre engagement en faveur du multilatéralisme, ce qui a été généralement bien accueilli. Cependant, avec les divisions géopolitiques actuelles, les progrès sont limités. Nous avons dépassé la moitié du chemin dans l’agenda des ODD 2030 et je ne suis pas sûr que nous traitions efficacement la réalisation insuffisante de ces ODD.
Le Sommet du futur a montré que l’ONU a toujours un pouvoir de convocation, car tout le monde était présent. Mais, au-delà de cela, il est clair que nous avons du mal à réaliser des progrès tangibles. Les choses ont beaucoup changé depuis 2015...
Nous devons nous concentrer sur les ODD qui auront le plus d'impact, en particulier l'éducation. Nous avons un débat à remporter. Il y a un concept que nous devons introduire dans la politique de développement, mais le vent est contre nous. Ce sera délicat.
Le Brésil a proposé l’Alliance mondiale contre la faim et la pauvreté (EUROPE 13461/8). Cela pourrait-il contribuer à faire progresser les ODD ?
Il est positif que le 'Sud global' prenne les devants. Une grande partie du travail de développement a été pilotée par le Nord - intellectuellement, financièrement et politiquement. Nous devons décoloniser cet espace et transférer davantage de leadership et de responsabilité au Sud.
La proposition du Brésil est un pas dans la bonne direction et pourrait servir d’électrochoc pour nous tous dans le secteur du développement. L’Alliance mondiale pourrait être un instrument puissant pour une plus grande implication des pays du Sud à grande échelle, ce qui est enthousiasmant.