En 2023 déjà, des voix s’étaient élevées afin d’empêcher la Hongrie d’assumer la présidence du Conseil de l’UE pour des raisons bien connues de nos lecteurs. Des eurodéputés en firent une question de principe. La résolution adoptée, à une très large majorité, par le Parlement européen le 1er juin de l'année dernière eut une visée plus large en ciblant la dégradation de l’État de droit dans le pays. Cela étant, l’institution s’interrogeait sur la capacité des dirigeants hongrois d’assumer cette présidence de façon crédible et elle demandait au Conseil de trouver une solution (EUROPE 13192/7). Le traité étant muet sur ce type de sanction, les choses en restèrent là.
Pour autant, la situation en Hongrie ne s’améliora pas et le Premier ministre, Viktor Orbán, multiplia les provocations ou les blocages, spécialement sur les sujets sensibles de l’aide à l’Ukraine et de sa possible adhésion à l’Union.
En mai dernier, dans une interview, Orbán dévoila cinq priorités de la future Présidence (migration, Ukraine, défense européenne, compétitivité, crise démographique) (EUROPE 13420/18) ; pourtant, le 18 juin, jour de la présentation officielle du programme, celui-ci en contenait sept, dans l’ordre suivant : un nouveau pacte sur la compétitivité, le renforcement de la défense européenne, une politique d’élargissement fondée sur le mérite ― ne mentionnant que les Balkans occidentaux ―, l’arrêt des migrations illégales, la future politique de cohésion, une PAC favorable aux agriculteurs et enfin, les défis démographiques. Le logo de la Présidence, un ‘Rubik’s Cube’, symbolisant l’ingéniosité hongroise, et le slogan choisi, ‘Make Europe great again’, éclipsèrent les autres messages (EUROPE 13434/12).
La paraphrase du slogan trumpien avait quelque chose de grotesque. Quelle est donc cette Europe qui fut grande (voire géniale) ? Celle d’avant les Communautés ? Celle du XIXe siècle ? Celle des Lumières ou des conquistadores ? La Présidence ne le sait pas. Même insensé, un slogan délivre un sens. Entendez : en son état actuel, l’Europe est moche. Entendez aussi : Orbán vénère Trump, qui n’a, sur l’Europe, que des clichés primaires.
Au demeurant, le programme des dirigeants hongrois, lourd de 44 pages et structuré selon les formations officielles du Conseil, s’avérait d’une facture comparable aux documents de ce genre. Il couvrait tous les sujets du moment et visait à occuper honorablement le terrain dans une période de transition, marquée par l’installation du nouveau Parlement européen, la formation de la nouvelle Commission et la fin de l’ère Michel.
L’on peut cependant y observer une propension à la multiplication des réunions informelles (le Conseil se réunissant alors en Hongrie) ainsi qu’à l’adoption de conclusions plutôt que de législations (quoiqu’une trentaine de dossiers soient à négocier avec le Parlement). La Présidence aura son pic les 7 et 8 novembre avec la réunion de la Communauté politique européenne, puis du Sommet européen sur la compétitivité.
En juin donc, l’eurosphère était peu inquiète, créditant les diplomates d’un savoir-faire technique adéquat et d’un sens de la coopération loyale. À zéro heure, lundi 1er juillet, la Présidence hongroise commençait. La traditionnelle visite du Collège des commissaires n’eut pas lieu, étant reportée à septembre au plus tôt. Dès le lendemain, pour la première fois depuis l’attaque de février 2022, Viktor Orbán était à Kiev. L’entretien avec le président, Volodymyr Zelensky, fut infructueux (EUROPE 13444/21), puis Budapest confirma le blocage de la 'Facilité européenne pour la paix' destinée à l’Ukraine (EUROPE 13446/4).
Mais les chancelleries n’étaient pas au bout de leurs surprises. Le 5 juillet, le chef hongrois était à Moscou pour discuter de l’Ukraine avec Poutine, en violation de la ligne politique adoptée par le Conseil européen et sans mandat de l’Union (EUROPE 13447/1). Le 8, il rencontrait les dirigeants chinois à Pékin. Le choix de la période était pour le moins étrange. Le tout fut présenté comme une mission de paix ― avec le logo de la Présidence du Conseil. Une salve de protestations des dirigeants s’éleva. Au Coreper, tous les ambassadeurs (sauf le Hongrois et le Slovaque) convergèrent pour diagnostiquer une opération déloyale. Le 16 juillet, le président du Conseil européen, Charles Michel, adressa à Orbán une lettre sévère, rappelant que la Présidence tournante du Conseil n’avait ‘aucun rôle dans la représentation de l’Union sur la scène internationale’ (EUROPE 13455/18). Le Parlement européen vota une résolution de plus sur la Hongrie, le 17 juillet, condamnant à plusieurs titres le comportement de son Premier ministre (EUROPE 13455/4). Le lendemain fut rendu public un rapport d’Orbán à Michel, justifiant ses nombreux contacts internationaux par la volonté de rouvrir les canaux diplomatiques avec d’autres puissances que les États-Unis, dont la politique pro-guerre aurait été adoptée par l’UE (EUROPE 13456/5).
Cependant, le prestige de la Présidence hongroise elle-même diminua concrètement. Durant le mois de juillet au moins, plusieurs États membres de l’UE, géographiquement proches de la Russie, ne seraient représentés aux réunions informelles du Conseil que par de hauts fonctionnaires (EUROPE 13452/24) ; par exemple, lors du Conseil ‘Énergie’ des 15 et 16 juillet, on ne dénombra que quatre ministres. La présidente de la Commission décida que la représentation de l’institution à tous les Conseils informels du semestre serait assurée, non plus par des commissaires, mais par des directeurs généraux ; par ailleurs, la future rencontre du Collège avec le gouvernement hongrois fut annulée (EUROPE 13453/8).
Le Conseil ‘Affaires étrangères’ se réunit le 22 juillet à Bruxelles, comme il se doit, sous la présidence du Haut Représentant pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, Josep Borrell. Le débat fut tendu comme rarement, le ministre hongrois, Peter Szijjarto, ayant accusé l’UE de ‘pousser à la guerre’. Par ailleurs, la Présidence avait inscrit à son agenda une réunion informelle du même Conseil (‘Gymnich’) devant se tenir les 28 et 29 août à Budapest ; après avoir hésité et consulté, Borrell décida qu’elle se tiendrait à Bruxelles, à la fureur du Hongrois (EUROPE 13458/1).
Au moins en ce mois de juillet, la Présidence du Conseil de l’UE aura été en ébullition. Le tableau serait incomplet sans évoquer les manœuvres hongroises au Parlement européen. Sous la législature précédente, les députés européens du Fidesz, ayant dû quitter le PPE, n’étaient plus rattachés à un groupe politique. Les 11 parlementaires élus le 9 juin firent l’objet de toute l’attention du Premier ministre, qui songea d’abord à les faire entrer dans le groupe des conservateurs et réformistes (CRE), sans succès. Rallier le groupe Identité et démocratie, en pleine décomposition après le divorce entre le Rassemblement national et l’extrême droite allemande (Afd) était exclu. Viktor Orbán s’entendit donc avec Marine Le Pen (30 élus) pour créer un nouveau groupe : les Patriotes pour l’Europe (PfE) (EUROPE 13448/1).
Dans le nouveau Parlement, il existe donc désormais trois groupes d’extrême droite (PfE, CRE et l’Europe des nations souveraines, où dominent les Allemands). Ces partis ont en commun de n’avoir pas vraiment de programme, mais des obsessions : l’immigration, la fin de l’État de droit existant et la restitution aux États des pouvoirs transférés à l’Union. Sortir carrément de celle-ci étant juridiquement possible, mais non politiquement, ils préfèrent mener un travail de sape, en méprisant les institutions. Le comportement du chef de gouvernement hongrois constitue alors un modèle : un acte spectaculaire déloyal, puis un faux retour à la norme, un pied dehors, un pied dedans.
Les partis pro-européens, qui ont assuré la majorité d'Ursula von der Leyen le 18 juillet, se sont engagés à lutter contre l’extrême droite. Au sein de l’assemblée, un 'cordon sanitaire' a été convenu, mais avec une forme de tolérance pour le CRE, jugé, en tout cas au PPE, moins fascisant que les autres. Le pourvoi tourmenté des postes de président et de vice-présidents des commissions parlementaires a été révélateur à cet égard. Les Patriotes ont été chaque fois battus au vote. Et parmi eux, les plus en colère sont les Hongrois (EUROPE 13459). La stratégie suivie consiste alors à contester, haut et fort, la légitimé du Parlement - de même que celle de la Commission européenne -, notamment à l’occasion de son nouveau rapport sur l’État de droit dans l’Union, rendu public le 24 juillet (EUROPE 13469/1), qui reste accablant pour la Hongrie.
La Présidence semestrielle du Conseil doit engranger des accords dans une fructueuse sérénité. Pour la suite, l’on veut espérer que la loyauté sera effective. La contestation de la légitimité des institutions européennes relève des énergies négatives, qui ne servent pas nos peuples. Elle fait penser aux Holzwege, ces chemins qui ne mènent nulle part.
Renaud Denuit