Ce fut mon premier voyage en Ukraine depuis l’invasion de février 2022.
Après un long trajet depuis Bruxelles, premier contact avec la réalité de la guerre : Przemyśl, ville polonaise à la frontière ukrainienne. De nombreux Ukrainiens, principalement des femmes, souvent chargés, attendent patiemment de passer la douane polonaise. Sur le quai de la gare attend un train aux couleurs de l’Ukraine qui les (r)amène à Kiev. En février 2023, le Haut Commissariat de l'ONU pour les réfugiés comptabilisait près de 8 millions de réfugiés ukrainiens.
Dans mon compartiment de lits-couchettes, deux femmes vont retrouver leurs maris. L’une d’elles vit désormais à Dublin dans une famille d’accueil, avec sa fille de 17 ans - restée en Irlande. Ce n'est que son deuxième retour depuis son départ de l’Ukraine, en avril 2022.
Après un contrôle des passeports coté ukrainien, en pleine nuit, et en pleine voie, le train poursuit sa course jusqu’à la gare de Kiev, qu’il atteint au matin. Là, c'est la quasi-normalité de la vie kiévienne qui interpelle. Hormis des protections sur les fenêtres de la gare, tout semble normal, les gens se pressent pour attraper leur train. Dans la rue, les embouteillages se forment, les magasins aux rayons remplis ouvrent et les gens partent travailler, un café à la main. On se croirait à Paris ou à Bruxelles.
Que ce soit à Kiev ou à Chernihiv, ville du nord du pays quasiment assiégée par les Russes au début de la guerre, au premier regard, rien ne laisse présager que l’Ukraine est en guerre. Dans le tumulte de la vie quotidienne, seuls la présence de soldats, les sacs de sable pour protéger statues et bâtiments officiels ou l’exposition de chars capturés aux Russes interrogent. Les centres-villes sont quasiment intacts.
À part les moustiques, nombreux cette année, on ne perçoit pas de danger à l’horizon. Les restaurants sont pleins de vie, les locaux profitent du soleil en terrasse et dans les parcs. Les magasins de souvenirs sont ouverts. Au détour d’une promenade, les Kiéviens se paient même le luxe de faire un selfie avec leur maire, Vitali Klitschko. Une vie quotidienne qui ressemble à celle de n'importe quel autre Européen, comme un symbole de résilience et de résistance.
Mais la guerre reprend vite ses droits. Chaque nuit de mon séjour, aux alentours de minuit, heure officielle du début du couvre-feu, en vigueur jusqu’à 5h, ou en pleine nuit, les alertes aux missiles retentissent.
Pas le temps de réfléchir, on enfile ses chaussures et on descend quatre à quatre les marches qui mènent aux abris en sous-sols des hôtels. Commence alors une attente parfois de plusieurs heures, assis sur des chaises plus ou moins confortables, à espérer que l’application téléphonique créée pour prévenir des alertes sonne pour annoncer la fin du danger, et le retour dans son lit. Les plus courageux, optimistes ou fatigués, c'est selon, restent dans leurs chambres. Jusqu’à ce que la détonation provoquée par la destruction d’un missile pour un système antiaérien ne les pousse à finalement rejoindre les abris.
Dans les refuges des hôtels fréquentés ne se retrouvent que des étrangers. Les Ukrainiens ont, pour la plupart, renoncé d’y descendre à chaque alerte. Car, au fil du séjour, le manque de sommeil qu'engendrent ces alertes se fait de plus en plus ressentir. Les toutes récentes salves de missiles - y compris en plein jour - ont cependant contraint les Ukrainiens à retourner s'abriter. En mai, la capitale a connu des alertes quasiment quotidiennement.
Ceux qui s'abritent encore ont changé leur habitude de vie. Une amie ukrainienne m’explique aller se coucher plus tôt pour avoir assez d’heures de sommeil, même en cas d’alerte, « car le lendemain, alerte ou pas alerte, je dois être à 9h au bureau ».
Autour d’un cocktail, dans un bar autant cosy que secret, une autre précise qu’elle n’a pas d’abri dans son immeuble. En cas de besoin, elle se cache dans ses toilettes - respectant les instructions d'être séparé par au moins deux murs de l’extérieur -, notamment pour se protéger des bris de verre. Un sourire aux lèvres, elle avoue avoir déjà fait plusieurs visioconférences professionnelles depuis son refuge. « Merci les fonds neutres! »
Le semblant de normalité des centres-villes disparaît dès que l’on s’en éloigne de quelques kilomètres. Rapidement, des traces des bombardements apparaissent. Le long de la route, les immeubles détruits se succèdent et on imagine facilement les souffrances vécues par leurs habitants.
Devant une école détruite du village de Yahidne, à une vingtaine de kilomètres de Chernihiv, Paulina, 2 ans, qui salue les étrangers de sa petite main, est à elle seule un symbole de l’horreur de la guerre. En mars 2022, alors âgée d'un an, elle a été forcée par l'armée russe, avec sa famille, de se réfugier dans le sous-sol humide et sans lumière de l’école communale. Entassée avec 366 autres personnes, dont 73 enfants âgés de 1 mois à 17 ans, en proie à la faim et la soif, et à la promiscuité, elle y passera presque un mois (EUROPE 13191/8).
À Kiev, les témoignages d’anciens prisonniers politiques enfermés en Russie ou des proches de ceux qui y sont encore bouleversent. Mais c’est surtout l’image de cette mère, qui, sous un soleil éclatant, pleure son fils, soldat tombé au front et dont le cercueil est porté par ses camarades, qui vous prend le cœur.
Soldat qui, à lui seul, nous rappelle pourquoi le soutien international et de l'UE à l’Ukraine est si important. (Camille-Cerise Gessant, rédactrice en chef adjointe)