À l’occasion de la sixième conférence de Bruxelles sur la Syrie, le Commissaire général de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine au Proche-Orient (UNRWA), Philippe Lazzarini, a fait le point, avec EUROPE, sur la situation de son agence.
L’UNRWA aide des millions de réfugiés palestiniens à Gaza, en Cisjordanie – y compris à Jérusalem-Est - en Jordanie, au Liban et en Syrie. En 2021, l’agence a notamment permis à 1,7 million de réfugiés palestiniens de bénéficier des services de santé et ses écoles accueillaient 539 000 enfants. L’agence soutient aussi financièrement et avec de la nourriture les réfugiés palestiniens les plus pauvres. (propos recueillis par Camille-Cerise Gessant)
Agence Europe - Craignez-vous que la guerre en Ukraine fasse oublier la situation des réfugiés palestiniens ?
Philippe Lazzarini - C'est une inquiétude prédominante dans la région. Les réfugiés palestiniens, avant la guerre en Ukraine, se sentaient déjà oubliés par la communauté internationale. C'est un sentiment qu'ils ont maintenant depuis quelques années, dû à différents facteurs. Un des facteurs est que leurs besoins ont fortement augmenté en raison de crises multiples, tout comme leurs attentes par rapport à l'UNRWA. Mais ils ont aussi vu que l'agence lutte au quotidien pour assurer ses services. Donc, tout affaiblissement est vu comme une preuve que la communauté internationale ne paie plus la même attention qu'elle avait l'habitude d'avoir.
Évidemment, la guerre en Ukraine et toute l'attention qui lui est portée renforcent fortement ce sentiment. Le conflit israélo-palestinien n'a plus forcément le même niveau d’attention ou n'est plus aussi prioritaire qu'il l'était ne serait ce qu'il y a une dizaine d'années. Cela contribue à cette crainte que le conflit et que le sort de la Palestine ne soient plus traités aussi prioritairement qu'avant. Ce sentiment est très très fort, il n’y a aucun doute.
Voyez-vous déjà sur les réfugiés palestiniens l'impact de la hausse des prix de l'alimentation liée à la guerre en Ukraine ?
Il y a un impact dans la région qui est ressenti surtout dans les pays hautement dépendants de ces importations, comme le Liban, la Syrie. Mais on le sent aussi à Gaza et un peu en Cisjordanie.
Effectivement, les gens que nous assistons luttent beaucoup plus pour avoir accès à ces denrées alimentaires. Donc, cela augmente aussi le nombre de personnes qui vont dépendre de nous.
On a déjà vu un impact avec certains de nos vendeurs qui ne vont pas forcément pouvoir fournir sur les contrats que l'on avait négociés avant et qui veulent une renégociation pour augmenter les coûts et, donc, cela a un impact sur nos coûts opérationnels.
De plus, en raison de l’attention qui est portée sur l'impact de la guerre en Ukraine, certains donateurs ont indiqué qu'ils allaient devoir retarder leurs contributions, mais comme on dépend tellement du cash, tout retard a un impact. Certains donateurs nous ont indiqué qu'il n'y aura peut-être pas de rallonges à la fin de l'année. Et, si on ne peut avoir accès à ces rallonges, cela aura certainement des conséquences graves pour l'organisation. Mais on n'en est pas encore là. C'est juste une préoccupation.
L’UNRWA a toujours des problèmes de financement. Chaque année, l’agence a du mal à clore son budget. Comment cela se fait-il ? Comment régler ce problème ?
On entend parler des difficultés financières de l’UNRWA depuis de nombreuses années. En réalité, ces problèmes ne font que s'aggraver année après année.
L’UNRWA a un mandat de la communauté internationale pour procurer des services quasi gouvernementaux - l'éducation, la santé primaire et la protection sociale - à une des communautés les plus démunies de la région, les réfugiés palestiniens. Mais la base de financement est celle d'une ONG, sur des contributions volontaires.
C'est un modèle qui a très bien fonctionné pendant des décennies où un groupe de donateurs finançaient ses activités. Depuis une quinzaine d'années, le conflit (israélo-palestinien, NDLR) a commencé à être dépriorisé. Ce qui signifie que les ressources mises à disposition de l'UNRWA ont commencé à stagner, alors que les coûts et les besoins ont continué d'augmenter. Et parce que le conflit a été dépriorisé, on a vu que certains donateurs ont pensé que, finalement, on pouvait commencer à se permettre de ne plus financer l'UNRWA.
Le modèle qui a très bien fonctionné jusqu'à maintenant ne fonctionne plus aussi bien qu'avant. Mais il y a toujours cette attente que l'on fournisse ces services gouvernementaux.
Que faire ?
S'il y a une volonté politique et un soutien politique et que le mandat est celui que l'on souhaite que l'agence continue de fournir, il faut que l'on s'assure que les ressources soient en adéquation avec les attentes politiques.
On parle de quoi ? D'un manque de 60 à 100 millions de dollars par année pour financer ces activités qui représentent la colonne vertébrale de ce que l'UNRWA fait dans la région. Je reste convaincu que ce manque est un petit investissement à faire si on le met en relation avec les risques que l'on prend de voir soudainement l'Agence dans une situation où elle est incapable de continuer à délivrer [ces services, NDLR].
Il faut qu'il y ait une véritable intention politique et une volonté politique pour que l'Agence puisse continuer à investir dans le développement humain des réfugiés palestiniens de manière prévisible.
Il est dans notre intérêt collectif d'avoir une agence prévisible plutôt qu'une agence dont on ne sait pas si oui ou non elle va être en mesure de maintenir ses écoles, ses centres de santé ouverts dans une région aussi volatile que le Proche-Orient.
La Commission européenne a plusieurs fois appelé à réformer l’UNRWA. Est-ce en cours ?
Je pense que l'organisation est en constante réorganisation. Beaucoup d'efforts ont été investis pour améliorer les différents organes de contrôle interne, toutes les questions de redevabilité, de comptabilité, de transparence. C'est une agence qui a été régulièrement évaluée par des partenaires extérieurs. (…) L'UNRWA est certainement une des organisations qui a le meilleur rapport qualité/prix.
L'UE et les États membres sont d’importants donateurs de l’UNRWA. Comment renforcer encore davantage cette coopération ?
C'est vrai que la Commission européenne et les États membres représentent la majorité des contributions et du soutien apporté à l'UNRWA : 60 % (du budget, NDLR). (...) L'UE est très, très importante par rapport à cela.
Ce que l'on valorise le plus, c'est non seulement ces soutiens financiers et cette coopération stratégique qu'on a avec les États membres et la Communauté européenne, mais également la coopération politique que l'on a par rapport à la promotion et la défense du mandat de l'organisation.
La Commission européenne bloque des fonds à destination de l'Autorité palestinienne en lien avec des problèmes de livres scolaires. Cela a-t-il une répercussion sur l'UNWRA ou sur le terrain ?
Il n'y a pas de répercussions directes, parce que c'est vraiment une question bilatérale entre la Commission et l'Autorité palestinienne.
Cela dit, tout retard dans les paiements de ces contributions, en définitive, a un impact sur la capacité de l'Autorité palestinienne de maintenir des services publics essentiels pour sa propre population. J'espère vraiment que cette question pourra être résolue au plus vite. Plus elle dure et perdure, plus cela aura un impact négatif.
Il y a eu beaucoup de débats ou de questions qui ont été soulevés par rapport au matériel scolaire, par rapport au curriculum. L’UNRWA utilise le curriculum des États dans lesquels elle se trouve, mais on a aussi développé le curriculum unique des droits de l'homme dans la région et nous avons formé notre équipe d'enseignement à promouvoir un esprit critique dans nos écoles.