Réagissant à la menace sécuritaire provoquée par l'invasion russe en Ukraine, les dirigeants des vingt-sept pays de l'Union européenne ont décidé, vendredi 11 mars, de mettre en œuvre, avec une urgence renouvelée, leur agenda de souveraineté pour l'UE en augmentant les dépenses de défense, en renonçant « dès que possible » aux énergies fossiles russes et en renforçant la résilience de l'UE dans cinq secteurs d'activité stratégiques.
L'agenda de Versailles vient acter le fait que la souveraineté européenne n'est ni « un slogan » ni « une fantaisie française », mais « un impératif » et, avec la pandémie de Covid-19 et maintenant la guerre en Ukraine, « nous mesurons combien notre alimentation, notre énergie, notre défense sont aussi des sujets de souveraineté », a déclaré le président français, Emmanuel Macron, hôte du sommet européen de Versailles. « Nous voulons être ouverts au monde, choisir nos partenaires et ne pas dépendre d'eux », a-t-il ajouté.
Dans la déclaration de Versailles, qui reste fidèle aux projets antérieurs (EUROPE 12906/3), les dirigeants de l'UE promettent d'en finir « dès que possible » avec la dépendance envers les hydrocarbures russes.
« Nous devons nous débarrasser des énergies fossiles russes aussi vite que possible. D'un côté, nous avons des sanctions très dures [visant la Russie, NDLR] et, de l'autre, nous soutenons - en fait nous finançons - la guerre russe par l'achat de pétrole et de gaz à la Russie », a relevé la Première ministre finlandaise, Sanna Marin.
L'UE importe de Russie entre 40 et 45% de sa consommation de gaz, 46% de sa consommation de charbon et 27% de sa consommation de pétrole.
Pour réduire la dépendance de l'UE, les Vingt-sept demandent à la Commission européenne de proposer, d'ici à fin mai, un plan d'action RePowerEU visant à : - diversifier les sources d'approvisionnement (recours accru au gaz GNL, au biogaz) ; - développer le marché de l'hydrogène ; - accélérer le développement des énergies renouvelables ; - améliorer les interconnexions des réseaux gaziers et électriques ; - renforcer la planification d'urgence en matière de sécurité d'approvisionnement ; - améliorer l'efficacité énergétique.
Pour la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, la fin de la dépendance européenne vis-à-vis des énergies fossiles russes est possible « d'ici à 2027 ». Une date reprise à son compte par le Premier ministre belge, Alexander De Croo. Cela passe par une réduction des deux tiers des approvisionnements énergétiques russes dès 2022. Mais cette mesure, selon Mme von der Leyen, ne correspond pas à un embargo sur les hydrocarbures russes.
« Nous allons sortir des ressources énergétiques fossiles à un rythme accéléré », a assuré le chancelier allemand, Olaf Scholz. D'après lui, cet objectif est « juste » d'un point de vue climatique et il garantit « la viabilité et la stabilité » de l'UE.
Mais certains pays iront plus vite que d'autres. Le président lituanien, Gitanas Nausėda, a dit que son pays était déjà « résilient », parce qu'il avait fait ce qu'il avait à faire lors de la dernière décennie. En revanche, le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, s'est félicité que les Européens n'aient pas décrété un embargo sur les hydrocarbures russes, de sorte que « l'approvisionnement de la Hongrie en énergie est garanti pour la période à venir ».
D'ici à mi-mai, la Commission présentera « des options pour optimiser la conception du marché de l'électricité » afin que celui-ci soutienne mieux la transition verte, a indiqué Mme von der Leyen.
En plus des orientations sur la réglementation des prix énergétiques dans ces circonstances exceptionnelles (EUROPE 12906/4) et un nouveau cadre temporaire pour les aides d'État destinées à soutenir les entreprises en difficulté (EUROPE 12908/4), la présidente de l'institution européenne a mentionné la possibilité pour les États membres de « taxer les bénéfices exceptionnels des groupes énergétiques ».
D'après le Président du Conseil italien, Mario Draghi, de nombreux États membres pensent suivre la voie d'une ponction des surprofits des entreprises énergéticiennes européennes, bénéfices qu'il a évalués à « 200 milliards d'euros ».
Afin de protéger les consommateurs, la Commission présentera, d'ici au Conseil européen des 24 et 25 mars, des options pour limiter l'effet de contagion de la hausse des prix du gaz aux prix de l'électricité.
Enfin, un groupe de travail ad hoc sera mis sur pied pour préparer l'UE à l'hiver 2022-2023 à travers la conception et l'exécution d'un plan de remplissage. « L'UE doit définir une politique européenne de stockage du gaz à plus long terme. C'est pourquoi la Commission présentera une proposition visant à remplir les stockages souterrains de gaz à au moins 90% de leur capacité pour le 1er octobre de chaque année », a déclaré Mme von der Leyen.
Augmenter « considérablement » les dépenses de défense
Les chefs d’État ou de gouvernement européens se sont engagés à augmenter « considérablement » les dépenses militaires en consacrant une part importante aux investissements et en développant les capacités de défense de manière collaborative au sein de l'UE.
Ils ont ainsi invité la Commission européenne, en coordination avec l’Agence européenne de défense, à présenter, d'ici à la mi-mai, une analyse des déficits d'investissement dans le domaine militaire et à proposer toute initiative supplémentaire nécessaire permettant de renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne.
La date butoir pour l’analyse coïncide avec un Conseil européen extraordinaire qui devrait se tenir à la mi-mai.
« On engage une stratégie très opérationnelle qui vise à identifier les champs d'action et d'investissements qui vont être nécessaires, mais à identifier aussi comment on peut déployer une base industrielle européenne en prenant en considération les différents enjeux », a expliqué le président du Conseil européen, Charles Michel.
« Avoir une Europe qui dépense plus en matière de défense, si c’est pour importer davantage de matériel fait ailleurs n’aurait pas grand sens en termes de souveraineté », a prévenu M. Macron. Il a plaidé pour la poursuite de partenariats et, en parallèle, pour la construction de « filières industrielles de défense avec moins de standards, mais qui correspondent a un marché pleinement intégré ».
Ces dernières semaines, plusieurs États membres ont annoncé leur intention d’augmenter leurs dépenses de défense. Après l’Allemagne et le Danemark, la Suède – qui n’est pas membre de l’OTAN – va augmenter ses dépenses militaires pour atteindre 2% du PIB, contre 1,5% actuellement.
« Le monde a changé depuis le 24 février. Nous devons revenir aux fondamentaux : comment coopérer, comment se procurer des capacités en commun », a détaillé la Première ministre estonienne, Kaja Kallas, pour qui atteindre 2% du PIB pour les dépenses de défense, comme c'est le cas à l’OTAN, devrait constituer une exigence minimale.
Jeudi, devant les dirigeants européens, la présidente du Parlement européen, Roberta Metsola, avait appelé à une hausse des budgets nationaux de défense et à une utilisation intelligente du budget européen pour que, le cas échéant, un financement collectif permette de couvrir les besoins en matière de capacités.
Réduire la dépendance stratégique de l'UE
Les dirigeants européens identifient cinq secteurs d'activité pour lesquels des mesures devront être prises pour réduire la dépendance stratégique de l'Union européenne vis-à-vis de puissances étrangères : - les matières premières critiques (constitution de stocks et accroissement de l'efficacité des ressources) ; - les semi-conducteurs (objectif : produire dans l'UE 20% de la production mondiale d'ici à 2030) ; - la santé ; - les technologies numériques (l'intelligence artificielle, le 'cloud', la 5G) ; - l'alimentation, en particulier la production de protéines végétales.
Sur ce point, les Vingt-sept invitent la Commission à « présenter des options visant à remédier à la hausse des prix des denrées alimentaires et à répondre à la question de la sécurité alimentaire mondiale, et ce, dès que possible ».
L'institution européenne pourrait adopter une communication sur la sécurité alimentaire mercredi 23 mars.
L’Europe et l’Afrique « seront très profondément déstabilisées sur le plan alimentaire en raison de la guerre en Ukraine », a averti M. Macron. « Il nous faut réévaluer nos stratégies de production pour défendre notre souveraineté alimentaire et protéinique, en Européens, mais aussi réévaluer une stratégie à l'égard de l'Afrique, sans quoi plusieurs pays en Afrique seront touchés dans la période de 12 à 18 mois », a-t-il précisé.
La guerre en Ukraine a déjà propulsé huiles, blé, soja, colza, tournesol et maïs à des niveaux de prix inédits. Les cours des produits agricoles sont aussi soutenus par la flambée du cours des engrais - dont l'Europe importe 30% de ses besoins de Russie - et le coût des carburants.
Mobiliser toutes les ressources budgétaires disponibles
Afin de concrétiser cet agenda de souveraineté, les leaders européens entendent mobiliser les ressources budgétaires publiques aux niveaux national et européen, les capitaux privés et les moyens financiers du groupe BEI.
La France milite pour la mise en place d'un nouvel emprunt européen en s'inspirant de l'expérience acquise avec le Plan de relance européen Next Generation EU mis sur pied pour affronter la Covid-19. Elle est soutenue par l'Italie. M. Draghi a en effet fait valoir le besoin d'une « réponse européenne » face à l'ampleur des investissements nécessaires, parce qu'« il n'y a pas de marge dans le budget national ».
Face aux réticences de pays comme l'Allemagne et les Pays-Bas, M. Macron, qui remet son mandat national en jeu en avril, a nuancé cette idée sans toutefois l'écarter complètement. « La bonne stratégie, c'est de se mettre d'accord sur les objectifs » lors des sommets européens de mars et de mai et, ensuite, « de décliner les instruments qui nous permettront de les obtenir », a-t-il considéré.
Le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte, a répété qu'il convient d'abord de mettre à profit les ressources du Plan de relance européen, lequel permet déjà d'investir massivement dans les transitions climatique et numérique.
Quant à la Première ministre suédoise, Magdalena Andersson, elle a pointé du doigt « certains pays (qui) trouvent toujours de nouvelles excuses grâce auxquelles ils ne devraient pas payer pour leurs dépenses ».
Voir la Déclaration de Versailles : https://aeur.eu/f/qb (Mathieu Bion, Camille-Cerise Gessant, Lionel Changeur et Pascal Hansens)