login
login
Image header Agence Europe
Bulletin Quotidien Europe N° 12800
REPÈRES / Repères

Le couple franco-allemand, rupture à Berlin, continuité à Paris ?

Très naturellement, les élections nationales portent sur des enjeux nationaux et il est rare qu’elles se jouent sur des questions de politique extérieure. La personnalité des candidats est d’importance majeure. Au soir du scrutin, comme on l’a encore vu dimanche dernier, les ténors politiques – vainqueurs ou vaincus – étaient les vedettes des plateaux de télévision. Sitôt les résultats connus, commençaient les spéculations sur la constitution du futur gouvernement allemand.

Cependant, l’Allemagne étant le plus puissant pays d’Europe, l’on entendit, ici ou là, des journalistes aborder, parfois anxieusement, la question de l’impact du résultat sur l’Union ou sur le duo franco-allemand. Au pire, la vie quotidienne de l’Union serait handicapée aussi longtemps que le nouveau Chancelier n’aurait pas pris ses fonctions. Ce genre d’exagération paraît sans fondement ; il est tout simplement démenti par l’expérience, certaines tractations antérieures s’étant révélées fort longues. C’est seulement dans le cas où l’Allemagne eût exercé la Présidence semestrielle du Conseil qu’un flottement aurait été ressenti.

Le scrutin du 26 septembre était plus important que les précédents récents en raison de la décision d’Angela Merkel de quitter la vie politique. En dramatisant, d’aucuns envisagèrent un « tournant » de la politique européenne allemande. Est-ce justifié ?

Comme les négociations seront sans doute assez longues pour constituer une majorité au Bundestag, le gouvernement CDU-SPD restera en affaires courantes, avec à sa tête une personne qui connaît la musique. Au-delà, faut-il s’attendre à des ruptures sur le terrain européen ?

Premièrement, les partis d’extrême droite et d’extrême gauche ont reculé, ce qui n’est pas à sous-estimer. En effet, les partis de gouvernement ne seront pas tentés de récupérer des électeurs par une surenchère nationaliste incompatible avec une bonne collaboration interétatique au sein de l’Union ou avec les valeurs de celles-ci. Deuxièmement, une longue tradition lie non seulement la CDU et le SPD, mais aussi les Verts et les libéraux (FDP) – qui participèrent à des coalitions fédérales au cours des vingt dernières années – en faveur d’une action pro-européenne persévérante. Troisièmement, des différences de priorités ou d’accents se feront sûrement sentir par rapport au passé. Une coalition CDU-FDP-Verts, déjà tentée voici quatre ans, est hautement improbable à l’heure actuelle. Le SPD a gagné les élections et se pose légitimement en formateur ; son allié privilégié est le parti des Verts. L’on peut s’attendre à des options plus sociales et sûrement plus déterminées dans l’action climatique. La grande question sera de savoir si l’Allemagne retournera dans le camp des « frugaux » ou restera sur la ligne philosophique du Plan de relance. Le FDP, troisième partenaire nécessaire, devra se montrer plus flexible sur ce plan, s’il souhaite que l’attelage tienne.

L’Allemagne aura un nouveau Chancelier qui, de toute façon, sera de l’Ouest du pays. C’est une forme de rupture, en effet. Angela Merkel avait soin de ménager Viktor Orbán ainsi que les dirigeants tchèques et slovaques, et aussi de ne pas ressusciter un sentiment anti-allemand en Pologne. Il s’agissait certes d’enjeux économiques, mais aussi du ressenti profond d’une enfant de l’Est. Or, au moment où se durcissent les relations entre les institutions de l’Union et les États illibéraux, il n’est pas impensable que le nouveau Chancelier fasse entendre une position plus ferme à l’égard de ceux-ci. C’est peut-être de là que viendrait l’innovation majeure.

Olaf Scholz a une expérience ministérielle fédérale, ce qui évite de foncer vers l’irréalisme ; dans le gouvernement sortant, en tant que Vice-chancelier et ministre des Finances, il a pu peser sur la politique européenne de l’Allemagne, exprimée notamment dans le programme de sa récente présidence du Conseil, qui engageait l’ensemble du gouvernement.

Il reste alors la question de la qualité du tandem franco-allemand, dans lequel les « atomes crochus » entre dirigeants sont de plus grande importance qu’en d’autres contextes. Ces relations entre dirigeants peuvent très bien fonctionner, même si ceux-ci sont de bords politiques différents. Durant la période d’affaires courantes et ensuite, une fois le nouveau Chancelier en place, Emmanuel Macron n’aura pas de grand effort d’adaptation à accomplir. De Merkel à Scholz, le Président, centriste, aura affaire à une personnalité centriste aussi. Cette conjonction favorable peut-elle être considérée comme durable ?

À sept mois de l’élection présidentielle française, il semble imprudent de se livrer à des pronostics. Certes, les instituts de sondage peuvent se tromper, mais force est de convenir que, si tous les instituts convergent de façon répétitive, l’on détient là des éléments d’appréciation utiles. Le Président bénéficie dans l’opinion d’un socle de confiance de 40% (actuellement 46%), ce qui est très supérieur à ses deux prédécesseurs au même moment de leurs mandats respectifs. Il faudrait donc qu’il fasse de coûteuses erreurs dans les mois qui suivent pour ne pas se retrouver avec au moins 25% des suffrages au premier tour de l’élection. Dans tous les scénarios actuels, il arrive en tête de ce premier tour. L’autre personne qui pourrait se qualifier pour le second tour serait la candidate nationaliste (Marine Le Pen), à moins que le candidat de droite le mieux placé à ce jour, Xavier Bertrand, la dépasse de peu. En tout état de cause, aucun candidat de la gauche ou de l’écologie n’arriverait au second tour. L’on peut conclure que la réélection d’Emmanuel Macron est le scénario le plus probable. Dans ce cas, la continuité de la bonne coopération franco-allemande serait assurée, ce qu’aucun des autres candidats (et sûrement pas Mme Le Pen) ne peut garantir, faute d’expérience appropriée.

La Conférence sur l’avenir de l’Europe ne sera pas une rampe de lancement pour un second mandat du Président, mais les idées qui en sortiront publiquement pourraient orienter les priorités européennes de la France, qui auraient été légitimées à la fois par les citoyens européens et le peuple français en avril prochain.

L’avantage de la continuité à Berlin et à Paris sera alors de pouvoir très rapidement en discuter et passer à des initiatives que l’on espère audacieuses et vis-à-vis desquelles les plus conservateurs devront se situer.

Renaud Denuit

Sommaire

REPÈRES
POLITIQUES SECTORIELLES
ÉCONOMIE - FINANCES
ACTION EXTÉRIEURE
INSTITUTIONNEL
RÉPONSE EUROPÉENNE À LA COVID-19
CONSEIL DE L'EUROPE
BRÈVES