La presse, justement, rassemble des éléments dénotant une mentalité raciste dans certains milieux policiers. Selon une enquête menée par Amnesty International, la période de confinement liée à la Covid-19 aurait entraîné davantage d’abus. À Londres, la proportion de personnes noires soumises à des fouilles aurait progressé de près d’un tiers. À Bilbao, un jeune homme d’origine nord-africaine se fait matraquer et, lorsque sa mère accourt pour signaler qu’il est atteint de troubles mentaux, celle-ci reçoit un coup de matraque et est plaquée au sol. En France, dans le département de Seine-Saint-Denis, dont les habitants sont majoritairement noirs ou arabes, le nombre de contraventions pour infraction au confinement s’est révélé trois fois plus élevé que dans la moyenne du pays. À Béziers, Mohamed Gabsi décède le 8 avril après avoir été arrêté et maltraité par trois policiers. En Slovaquie, des quartiers roms sont mis en quarantaine et surveillés par des militaires. Quarantaine obligée aussi pour les Roms de Bulgarie : isolement complet, pénurie alimentaire. À Bruxelles, un jeune de 19 ans, d’origine marocaine, est abattu par la police le 10 avril. Le Haut-Commissariat aux Réfugiés accuse les garde-frontières croates et grecs de violences contre des demandeurs d’asile ; la Commission a demandé des enquêtes à leurs autorités respectives (EUROPE 12505/24) et l’affaire n’est pas éclaircie (EUROPE 12507/16). Le Parlement gagnerait à ‘gratter’.
Le 24 juin, la Commission a un débat sur le racisme à l’occasion de sa réunion hebdomadaire. Des pistes d’action potentielles sont évaluées (éducation, culture, logement, services publics…), mais les actions concrètes seront révélées à l’automne (EUROPE 12513/12). Quelques jours plus tard, la commissaire Helena Dalli fait savoir qu’elle dirigera un plan d’action pour l’égalité des minorités raciales et ethniques et que le cadre pour l’inclusion des Roms sera rendu opérationnel pour le 12 octobre, à l’occasion d’un événement organisé par la Présidence allemande du Conseil de l’UE (EUROPE 12516/11).
La Présidence allemande, précisément, a fait connaître son programme : ‘Tous ensemble pour relancer l’Europe’. On peut y lire cet engagement : « nous accorderons une attention particulière à la lutte contre les crimes de haine et le racisme. Afin de combattre résolument toute forme d’antisémitisme, nous aimerions qu’un échange structuré soit engagé au niveau européen, en particulier sur des stratégies permettant de lutter de manière déterminée contre l’antisémitisme et de collecter les données sur les incidents antisémites. Nous œuvrerons également avec détermination contre l’antitsiganisme et contribuerons au développement du cadre européen pour les stratégies nationales. Nous nous engagerons dans ce contexte pour la mise en œuvre de la décision-cadre 2008/913/JAI du Conseil sur la lutte contre certaines formes et manifestations de racisme et de xénophobie au moyen du droit pénal en date du 28 novembre 2008 ». Une telle mise en œuvre est aussi réclamée par le Parlement dans sa résolution précitée.
Dans le contexte de la pandémie, la Commission a, en tout cas, constaté une hausse des contenus racistes et xénophobes en ligne ou de la désinformation visant des groupes ethniques ou religieux (EUROPE 12520/13). La vice-présidente de la Commission, Věra Jourová, a plaidé, à l’occasion de la réunion du Conseil ‘Justice’ du 6 juillet, pour une solution européenne tirant parti de l’expérience de l’Allemagne où, depuis 2018, une loi impose de lourdes sanctions financières aux réseaux qui ne retirent pas les contenus haineux (EUROPE 12521/2). Le lendemain, en présentant ses priorités numériques devant la commission juridique du Parlement européen, la ministre allemande Christine Lambrecht a déclaré donner la priorité à la lutte contre la haine, se référant à cette même loi (EUROPE 12522/11).
La question spécifique des Roms continue de faire l’objet de positions ou initiatives. En avril, la Cour européenne des droits de l’homme a rendu un arrêt condamnant un comportement discriminatoire de la police roumaine à l’égard d’une famille rom, la police ayant eu recours au profilage ethnique pour justifier une descente à domicile. Au Conseil de l’Europe, le 1er juillet, le Comité des ministres a adopté une recommandation appelant pour la première fois tous les États membres de cette institution à intégrer l’histoire des ‘Gens du voyage’ dans les programmes scolaires et matériels pédagogiques, comme l’avait souhaité le PE dans sa résolution du 19 juin. Cette recommandation rappelle l’importance de commémorer tous les ans, le 2 août, l’Holocauste des Roms (EUROPE 12518/23).
Le 10 juillet, le Parlement européen a eu un débat sur l’intégration des Roms dans la société européenne. Tant le ministre allemand des Affaires européennes, Michael Roth, que la plupart des eurodéputés ont constaté que les stratégies nationales engagées jusqu’ici ont eu des résultats décevants. D’ici la fin de cette année, la commissaire Dalli présentera un nouveau cadre stratégique. Les interventions des parlementaires ont démontré un niveau d’exigence et une volonté de suivi dont la Commission ne pourra faire fi (EUROPE 12525/8).
Telles sont toutes les pièces du puzzle ‘antiracisme’ qu’il s’agit maintenant d’assembler et de compléter. Les bonnes volontés ne manquent pas, certes, mais il manque une forte inspiration d’ensemble. Et pour être pris au sérieux, le minimum décent est, pour commencer, de veiller à l’application de la législation existante.
Non seulement le racisme n’a aucun fondement scientifique ou éthique, mais il gangrène partout le ‘vivre ensemble’ européen. Le climat de la planète doit certes faire l’objet d’une politique hardie, mais à quoi bon, in fine, si le climat social, humain, entre nous, se fait délétère ?
Nous avons un Pacte vert européen, à présent admis et mobilisateur : il serait salvateur d’y ajouter un pacte de même importance politique, un Pacte ‘Zéro racisme’, qu’il faudrait courageusement porter, tenant compte des leçons de l’Histoire et de l’avenir de nos sociétés.
Renaud Denuit