Il n’est pas niable que le Covid-19 arriva en Europe suite à des déplacements aériens. Tant que l’épidémie est mondialisée, les conditions sanitaires des lieux de destination des vols transcontinentaux resteront variables, voire aléatoires. Aussi longtemps que le vaccin attendu n’aura pas été inoculé à large échelle, les retraités européens, qui constituaient les ‘gros bataillons’ du tourisme vers le soleil en dehors des vacances scolaires, y réfléchiront à deux fois avant d’acheter un billet d’avion : les épidémiologistes les considèrent comme le groupe d’âge le plus à risque.
Le système de ventilation des cabines d’avions est-il un vecteur de transmission du virus ? L’IATA s’appuie sur deux études datant de 2017, pour plaider que le filtrage utilisé est aussi sûr que dans un hôpital et davantage que la climatisation des trains ou des bureaux. Le blocage des microbes atteindrait quasi 100% sur les derniers modèles ; le hic, c’est que les avions en activité sont loin d’être tous flambant neufs. Une étude beaucoup plus récente, rendue publique en avril et menée à bord d’un Boeing 767 par des chercheurs américains sous la conduite de l’éminent Professeur Qingyan Chen (Purdue University, Indiana) a démontré que la climatisation de l’appareil ne pouvait pas empêcher que, si un porteur de virus toussait ne fût-ce qu’une fois, ses ‘gouttelettes’ contaminent des passagers assis jusqu’à sept rangées de lui. Une vidéo saisissante postée sur Twitter montre la vitesse de ce phénomène de dissémination. Conclusion préoccupante formulée par Chen au Washington Post (édition du 30 avril) : « Pour être honnête, les avions ne sont pas conçus pour empêcher la transmission des maladies ».
Cette transmission peut être freinée par la distanciation physique, comme tout le monde l’a compris. Le 20 mai, l’Agence européenne de la sécurité aérienne (AESA) et le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC) ont publié une série de lignes directrices pour assurer la sécurité sanitaire des passagers aériens. La distanciation, lit-on, doit être réalisée dans la mesure du possible dans la cabine, sauf pour les membres d’une même famille. Autrement dit, il est souhaitable, à défaut d’établir un espace de 1,5 mètre, de libérer le siège du milieu. Mais, dès le 10 mai, en France, le Secrétaire d’État aux Transports déclarait que les règles de distanciation ne s’appliqueraient pas aux avions, contrairement aux autres moyens de transport. Depuis quelques semaines, l’IATA était vent debout contre cette perspective, au motif qu’aucune compagnie ne serait rentable en appliquant un tel dispositif. Il y a pourtant des originaux ! Depuis la mi-avril, Delta Airlines ne vend plus de siège du milieu, en tout cas jusqu’au 30 juin. American Airlines ne commercialise que 50% de ces sièges du milieu, au moins jusqu’à la fin de ce mois. Easy Jet va plus loin, en annonçant la fin de la vente de sièges du milieu dans tous ses appareils.
Le 13 mai, la commissaire européenne aux Transports déclarait : « Nous ne recommandons pas, pour l’instant, d’avoir des sièges vides dans les avions ». Elle jugeait suffisants les systèmes de filtration de l’air, tout en signalant que l’AESA et l’ECDC étaient chargées d’évaluer les mesures supplémentaires pouvant se révéler nécessaires « afin d’atténuer les risques » (EUROPE 12489/8).
La plupart des compagnies aériennes annoncent donc seulement la prise de température avant embarquement et le port du masque obligatoire à bord, outre les nettoyages approfondis des cabines. Quant à l’un des rares plaisirs que peut procurer un voyage en avion, le repas servi à bord, les recommandations EASA-ECDC sont draconiennes : service réduit de nourriture et de boissons, préférence aux produits préemballés et aux canettes, paiement électronique ; adieu aussi au service ‘duty-free’ de parfums. Chaque passager vivra donc dans la terreur de voir son voisin ôter son masque, les conversations seront de facto limitées, les éclats de rire bannis. Heureusement, les vidéos feront passer le temps, chacun dans sa bulle ; il ne faudra pas confondre les télécommandes (nettoyées au gel hydroalcoolique toutes les dix minutes par les hôtesses ?)
La grave récession économique de l’Union ayant un impact social dramatique, bien plus nombreux seront les citoyens européens qui n’auront plus les moyens de s’offrir des vacances ou alors celles-ci seront frugales et accessibles par la route ou le rail. Pour retrouver une rentabilité, sans doute pas avant deux ou trois ans, les compagnies aériennes, après avoir comprimé leur personnel, leur flotte et le nombre de leurs destinations, devront relever leurs prix, que pourront s’offrir les entreprises prospères et les gens aisés. L’avion redeviendra, comme jadis, un produit de luxe, non un transport de masse.
Dans la population solvable qui ne craindra ni un défaut de remboursement, ni les informations trompeuses des compagnies et organisateurs de voyages, ni une contamination dans les aéroports, les cabines ou les pays de destination, il restera aussi des irréductibles qui, on l’a vu, prohibent ce moyen de transport par respect de la planète. Comment séduire ces derniers ? Certaines compagnies se sont engagées dans la compensation carbone (ETS) via le système CORSIA, en phase pilote, qui ne convainc pas le Parlement (EUROPE 12484/12) et fait l’objet du lobbying de l’IATA sur le choix de l’année de référence (EUROPE 12487/19).
Au début de 2019, une taxation européenne du kérosène avait été proposée par le gouvernement néerlandais, certains autres États membres avaient semblé embrayer, puis on n’en parla plus. Cette année, le 24 avril, dans une lettre adressée à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, et à la vice-présidente exécutive Margrethe Vestager, une dizaine d’eurodéputés, dont la présidente de la commission des transports, Karima Delli, ont exprimé leurs inquiétudes face aux aides d’État accordées au secteur aérien et leur exigence que celui-ci cesse de bénéficier d’avantages indus comparés aux autres moyens de transport et paie une taxe sur son carburant et la TVA sur tous les billets (EUROPE 12475/5).
Le 8 mai, devant la commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE) du Parlement européen, le vice-président exécutif de la Commission, Frans Timmermans, a déclaré : « Je ne comprends toujours pas pourquoi il n’y a pas de taxe sur le kérosène ! […] Il y a beaucoup à faire dans ce domaine et cela fera partie de notre plan de relance » (EUROPE 12483/12).
Nous devrions donc bientôt être fixés…
Renaud Denuit