Les ministres de la Santé de l'Union européenne ont débattu, vendredi 6 mars, de la meilleure manière de répondre à l'épidémie du virus Covid-19. Si la France, l'Allemagne et la République tchèque se sont défendues d'appliquer des mesures protectionnistes en limitant leurs exportations, ce n'est pas l'analyse qu'ont faite d'autres États membres.
À son arrivée, la ministre belge a dit son intention d'exprimer son mécontentement « de manière polie » lors du tour de table ministériel. Et c'est ce qu'elle a fait, soulignant que les décisions des trois pays visés avaient pour conséquence de bloquer les réserves de la Belgique. Cette remarque a surpris la Lituanie, qui ne semblait pas au courant de la mise en œuvre de telles restrictions et s'est inquiétée des conséquences pour son territoire, qui ne produit aucun matériel de protection.
La Commission a également exprimé de vives réticences face à de tels comportements. « Il existe des bases légales qui permettent de telles mesures. Mais elles doivent être notifiées, proportionnées et elles font porter un risque de mettre en péril notre capacité collective de répondre ensemble à la crise », a déclaré le commissaire à la Gestion des crises, Janez Lenarčič.
Selon le directeur régional de l'Organisation mondiale de la santé, Hans Kluge, la demande mondiale en masques de protection est estimée à 18,9 millions de pièces par mois. Pour les gants, il a parlé de 76 millions de pièces et de 1,6 million de lunettes de protection.
L'Allemagne, la France et la République tchèque dans le viseur
La ministre belge Maggie de Block a ciblé particulièrement l'Allemagne et la République tchèque, qui ont annoncé, la semaine dernière, le blocage temporaire de leurs exportations de matériel médical de protection (masques, gants, combinaisons...)
Le ministre allemand s'est défendu : « Nous n'avons pas dit qu'il n'était pas permis d'exporter, mais il faut le demander et avoir une bonne raison. C'est à l'autorité officielle de décider. Si on parle d'un pays européen voisin ou s'il existe des preuves d'une organisation scientifique, il est plus probable que nous dirons oui. Mais c'est une décision au cas par cas », a déclaré Jens Spahn. Il a aussi largement insisté sur la situation particulière de l'Allemagne, où « l'épidémie s'est installée », contrairement à d'autres États membres qui sont encore en phase de confinement.
La France, de son côté, a expliqué avoir adopté un décret permettant à l'État de réquisitionner le matériel afin, selon le nouveau ministre français, Olivier Veran, d'avoir une vision exhaustive du matériel disponible. Et ce, dans un contexte où le prix de ce matériel grimpe et où certains matériaux sont revendus sur le marché secondaire.
Interrogé sur le besoin de solidarité européenne, le ministre tchèque a pour sa part répondu tout naturellement : « c'est pour ça qu'un marché public conjoint a été lancé » (EUROPE 12437/1).
Cent fois plus de cas qu'il y a trois semaines
Cette réunion ministérielle extraordinaire avait pour objectif de fournir des orientations politiques aux efforts de lutte contre le virus. Un exercice déjà réalisé le 13 février, lors d'un premier Conseil 'Santé' extraordinaire, et qui avait débouché sur l'adoption de conclusions (EUROPE 12425/1).
Mais alors, pourquoi réitérer l'exercice ? « Nous avons l'impression qu'il pourrait y avoir une amélioration en termes de partage d'informations », indiquait une source diplomatique avant la réunion. En outre, depuis 3 semaines, le nombre de cas est 100 fois plus élevé en Europe. « On est passé d'une phase de préparation à une phase de prévention et de traitement », a souligné la Présidence croate du Conseil de l'UE.
Selon un dernier décompte du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), l'Espace économique européen (et le Royaume-Uni) compte 5544 cas d'infections et 159 morts, dont 148 en Italie et 7 en France.
La tournée des mesures européennes
Le tour de table a donc été l'occasion d'évoquer les mesures prises au niveau national et européen pour contenir le virus.
En termes de mises à jour, la commissaire à la Santé, Stella Kyriakides, a indiqué que l'acquisition conjointe d'équipement de protection individuelle allait bon train. Elle s'attend à recevoir des offres d'ici le lundi 9 mars et des « résultats tangibles » dans les prochaines semaines. Elle a par ailleurs indiqué avoir entendu l'appel de certains États membres en faveur d'autres initiatives de ce genre, en particulier pour l'achat conjoint de respirateurs.
M. Lenarčič, quant à lui, a souligné que les fonds dédiés à la recherche de vaccins, traitements, tests de diagnostic et mesures de prévention allaient être rehaussés pour atteindre un total de 47,5 millions d'euros. Car, comme l'a souligné l'Agence européenne des médicaments (EMA), il n'est pas possible de réutiliser le vaccin du SRAS.
« Les premiers essais ne devraient pas avoir lieu avant avril ou mai », a ajouté le directeur général de l'EMA, Guido Rasi.
Du côté des États membres, plusieurs ministres, à l'instar du tchèque Adam Vojtěch, ont mis en avant le fait que le coronavirus révèle notre dépendance aux pays tiers (EUROPE 12440/6). La Pologne, elle, a appelé à décréter le coronavirus « cas de force majeure », une situation qui permettrait le déblocage de fonds de solidarité.
Les institutions de l'UE touchées de près par le virus
Dans le même temps, un nouveau collaborateur du Conseil de l'UE, soit l'institution où se sont réunis les ministres, a été testé positif au coronavirus. Cela porte à trois le nombre de personnes infectées travaillant dans les institutions européennes (EUROPE 12439/6).
L'individu, issu du département 'justice et affaires intérieures' du Conseil, aurait été en contact avec davantage de personnes que le cas diagnostiqué en milieu de semaine, note un courrier interne à l'institution et vu par EUROPE.
L'ambassadrice croate auprès de l'UE, Irena Andrassy, figure parmi lesdits contacts, ce qui explique que la réunion des ambassadeurs auprès de l'UE (Coreper) du 6 mars ait été annulée. Mme Andrassy a décidé de s'auto-isoler.
La Présidence croate du Conseil de l'UE n'avait pas pris, vendredi, de décision quant au déroulement des travaux internes du Conseil à partir de la semaine prochaine. Si la Présidence croate ne peut assurer la continuité de certains travaux, la Présidence semestrielle suivante - en l'occurrence l'Allemagne - pourrait prendre le relais.
Le courrier interne appelle toutefois à ne pas céder à la panique, rappelant que le traçage des liens pour identifier les personnes potentiellement infectées ne concerne que ceux qui ont passé « au moins 15 minutes à une distance inférieure à deux mètres avec la personne concernée ».
Rappelons que le sujet du coronavirus est à l'ordre du jour de nombreuses réunions dans les semaines à venir, y compris du Conseil 'Commerce' de jeudi 12 mars prochain. (Sophie Petitjean, avec l'aide de Hermine Donceel et de Pascal Hansens)