Venue recevoir le Prix Sakharov 2019 au nom de son père, l'universitaire Ilham Tohti, condamné à la prison à vie en Chine, Jewher Ilham, a appelé le Parlement européen, mercredi 18 décembre, à agir en faveur de la minorité musulmane ouïghoure, persécutée en Chine.
« Le peuple ouïghour a besoin de vous », a-t-elle lancé aux députés dans son discours de remerciement, estimant que le prix Sakharov portait l’attention de l’UE et du monde sur le sort de plus d’un million d’Ouïghours emprisonnés dans des camps d’internement « dans lesquels ils sont contraints d'abandonner leur religion, leur langue et leur culture, soumis au travail forcé et dans lesquels les gens sont torturés et certains déjà morts ». « Aujourd’hui, il n’y a pas de liberté pour les Ouïghours en Chine, ni à l'école, ni en public, ni même à la maison. Mon père, comme la plupart des Ouïghours, a été qualifié d'extrémiste violent et est considéré comme un malade devant être guéri et dont l’esprit doit être lavé », a déploré Mme Ilham.
« La façon dont le gouvernement chinois traite les Ouïghours est-elle problématique selon vous ? Si vous pensez que oui, s’il vous plait, travaillez à une solution ! », a demandé la jeune femme aux eurodéputés, proposant des actions concrètes. Selon elle, les députés devraient utiliser leur loi pour que les responsables chinois soient tenus pour responsables et les entreprises ne devraient pas être complices des persécutions des Ouïghours par les autorités chinoises.
« Il ne s’agit pas d’une lutte contre la Chine, mais de défendre les droits de l’homme », a estimé Mme Ilham. Elle a rappelé que les Ouïghours n’étaient pas les seuls à être enfermés dans des camps d’internement. Les Kazakhs, les Ouzbeks, les Kurdes y sont aussi emprisonnés « pour être eux-mêmes ». Les défenseurs et les avocats des droits humains sont en prison seulement pour avoir protégé les droits d’autres êtres humains. Et les Tibétains, les Hongkongais, les chrétiens chinois continuent à lutter pour protéger leur identité et leurs droits humains fondamentaux, a-t-elle énuméré.
La jeune femme est également revenue sur le combat de son père, qu’elle n’a pas vu depuis 2013 et dont elle n’a pas de nouvelles depuis 2017. Un père qui, « depuis plus de 20 ans », ne ménage pas sa peine pour défendre les droits des Ouïghours et pour que ces derniers puissent vivre en harmonie avec les Chinois Han, a-t-elle expliqué. « Je suis sûre que mon père avait peur, mais il la surmontait pour trouver une solution, quel qu’en soit le prix », a-t-elle précisé. Selon elle, pour son père, un problème devait être réglé et un problème non résolu pouvait mener à un problème plus important.
« Son combat et la souffrance endurée nous rappellent qu’il faut se battre pour la liberté de penser, ce droit fondamental qui, parfois, se paie au prix de vies humaines », a rappelé Mme Ilham.
L'UE doit passer des paroles à l'action, selon les députés
Hasard ou non du calendrier, les députés ont débattu, quelques heures plus tard, sur les 'China cables', une enquête du Consortium international des journalistes d’investigation qui a révélé, fin novembre, le fonctionnement des camps d’internement des Ouïghours.
Les chefs des groupes politiques ont dénoncé la situation dans le Xinjiang, qualifiée par Phil Bennion (Renew Europe, britannique) de « pire violation des droits de l’homme à l’heure actuelle dans le monde ». Ils ont appelé à la fermeture immédiate des camps d’internement et à la libération de ceux qui y sont enfermés sans raison, en commençant par Ilham Tohti.
Les députés ont exhorté l’UE à ne pas se contenter de parler, mais à agir. Plusieurs d'entre eux ont demandé que l’UE sanctionne les responsables de la situation des Ouïghours. Ils souhaitent aussi que les exportations de l’UE vers la Chine de produits et services utilisés pour permettre la cybersurveillance soient interdites, tout comme celles des biens à double usage ou encore les importations, dans l’UE, de produits issus du travail forcé. « Aucune compagnie, aucune société, aucun de nous ne peut profiter du travail forcé, c’est à chacun de prendre ses responsabilités », a rappelé, au nom du PPE, la Luxembourgeoise Isabel Wiseler-Lima.
Ces remarques devraient être reprises dans la résolution que le Parlement votera, ce jeudi 19 décembre, sur la situation des Ouïghours. (Camille-Cerise Gessant)