Le Conseil européen a approuvé sans débat le nouvel accord sur le retrait ordonné du Royaume-Uni et la déclaration politique fixant le cadre des relations futures, un dossier convenablement ficelé dans des délais très courts, résultat du travail acharné de personnes compétentes et courageuses : cela ne lui demandait donc pas un effort d’intelligence collective. Il a consacré cinq minutes à l’enjeu climatique en annonçant pour décembre ses orientations sur la stratégie à long terme. Il a débattu pendant 2 heures et demie du cadre financier pluriannuel sans arriver à faire converger les positions nationales. Il a discuté durant près de 6 heures, dans la soirée du 17 octobre, sur l’ouverture de négociations d’adhésion à l’Union européenne avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, recommandée par la Commission depuis juin 2018, pour déboucher sur un désaccord complet.
Selon les conclusions officielles, « le Conseil européen reviendra sur la question de l’élargissement avant le sommet UE/Balkans occidentaux, qui se tiendra à Zagreb en mai 2020 », signifiant par là qu’il ne voit aucune urgence à décider. « Erreur historique ! », ont déclaré les Présidents Juncker et Tusk (EUROPE 12352/2). Les bonnes raisons de prendre une décision positive ont été déjà développées dans cette rubrique (EUROPE 12281/1).
S’agissant de la Turquie, les ‘leaders’ ont repris à leur compte les décisions prises par leurs ministres le 14 octobre, condamnant l’action militaire antikurde ; tout octroi de licence d’exportation d’armements vers la Turquie est suspendu. Dès le 14 octobre au soir, les autorités turques proclamaient leur volonté de reconsidérer leurs relations avec l’Union européenne (EUROPE 12349/3). Alors que le régime Erdoğan est, de longue date déjà, incompatible avec les valeurs de l’UE et le ‘mode de vie européen’, le Conseil européen s’est bien gardé de saisir l’occasion de retirer à la Turquie son statut de pays candidat à l’adhésion. Il a, au contraire, réussi le tour de force de démotiver des pays voisins qui progressent vers la démocratie et l’État de droit et, à moyen terme, de réduire, au profit d’autres puissances, l’influence et le crédit de l’UE dans la péninsule balkanique. Premier effet de la faute des leaders : élections législatives anticipées en Macédoine du Nord.
On allait l’oublier : le Conseil européen a eu un échange de vues avec la Présidente élue de la Commission, Ursula von der Leyen. L’objectif était de confronter ses six priorités stratégiques, avec les quatre adoptées antérieurement par le Conseil européen. Alors que la Présidence finlandaise a présenté un rapport, on ne connaît pas de document émanant de l’équipe ‘von der Leyen’.
À propos de cette équipe, un certain malaise s’est installé avec la presse accréditée (la conférence de presse du 10 septembre l’inaugura), mais pas seulement. La Présidente élue est réputée ne faire confiance qu’à sa petite garde rapprochée, étrangère au fonctionnement des institutions. Le chef de son cabinet (non constitué à ce jour) cherche à imposer des Allemands auprès de tous les futurs commissaires. Ceux-ci commencent à s’interroger sur le climat de collégialité futur. La perplexité quant à la compétence de la tête gagne aussi les hauts fonctionnaires de la grande maison. La transition d’avec la Commission ‘Juncker’ est dépourvue de chaleur et de créativité – un phénomène qui risque de devenir plus aigu avec le report de l’installation du nouveau Collège. Le fait que la Présidente élue ait choisi d’installer ses appartements privés au treizième étage du Berlaymont, qui eût été une innovation anecdotique dans un meilleur contexte, devient un symbole supplémentaire d’un ‘réflexe Bunker’. Plutôt que dans l’organisation interne, hautement nécessaire, toutes les forces sont mises dans le contact avec les groupes politiques du Parlement, dans l’espoir d’une majorité confortable lors du vote d’approbation final.
Le rejet massif de Sylvie Goulard a été présenté par la France comme une « crise politique », que son Président a prise personnellement (dans l’Ancien Monde, on eût parlé d’outrage au Roi de France). Mme von der Leyen a été critiquée publiquement par le président Macron, comme si elle était comptable du vote des eurodéputés, puis convoquée à l’Élysée. Mais si crise politique il y a, elle se trouve en Roumanie, où le gouvernement social-démocrate a été renversé en plein processus d’identification d’un nouveau candidat commissaire. Bruxelles et Strasbourg vivotent dans l’attente d’une fumée blanche à Bucarest et à Paris. En même temps, les présidents de groupes sont priés de resserrer les boulons, ce qui passe mal chez les eurodéputés, attachés à leur liberté de jugement et de vote.
La nouvelle incertitude sur la date effective du Brexit impacte les institutions. Le Parlement a reporté la date de son vote d’approbation de l’accord de retrait. Si un nouveau délai est accordé au Royaume-Uni, de deux choses l’une : soit il est très court et qualifié de technique (une ou deux semaines), auquel cas Londres pourra se dispenser de proposer un candidat commissaire ; soit il est de trois mois, comme l’exige la Chambre des Communes, et ce sera l’inverse. Quatre personnes devront alors être auditionnées et validées (ou non). Sur fond de flou budgétaire XXL, les contenus et tailles des portefeuilles reviendront dans le débat.
L’entrée en fonction de la Commission von der Leyen aura-t-elle bien lieu le 1er décembre ? Compte tenu de ce qui précède, le temps ne travaille pas pour la Présidente élue de justesse.
Renaud Denuit