Les présidents du Conseil européen, Donald Tusk, et de la Commission européenne, Jean Claude Juncker, ont eu des mots très durs, vendredi 18 octobre, concernant l’incapacité des dirigeants européens à donner, à l'unanimité, leur accord à l’ouverture des négociations d’adhésion à l'Union européenne avec Skopje et Tirana (EUROPE 12351/4).
Une non-décision que les deux présidents ont qualifiée d’« erreur historique ». « Ce n’est pas un échec, c’est une erreur, je suis embarrassé (…) Les deux pays ont réussi leur examen, je ne peux pas en dire autant des États membres », a expliqué M. Tusk. S’adressant aux Albanais et aux Macédoniens, le président du Conseil européen leur a demandé de ne pas abandonner, précisant comprendre leur frustration. Selon M. Juncker, si l’UE veut être respectée à travers le monde, elle doit tenir ses promesses.
Une large majorité en faveur de l'ouverture
Jeudi 17 octobre, « il ne s’agissait pas de dire si oui ou non les pays étaient prêts à rejoindre l’UE, mais s’ils pouvaient devenir des candidats avec lesquels commencer les négociations », a rappelé M. Juncker. « La majorité aurait voulu le dire, mais certains (États membres) n’étaient pas encore prêts », a-t-il ajouté, soutenu par M. Tusk.
Le Premier ministre finlandais, Antti Rinne, a, lui aussi, parlé d’une « très large majorité » pour l’ouverture et d’une « très petite minorité » pour ne pas ouvrir avec au moins un des deux pays. Selon l’Irlandais Leo Varadkar, cette minorité a fait « la mauvaise appréciation ».
La France, le Danemark et les Pays-Bas étaient les moins enclins à ouvrir les négociations. Et Paris et Rome étaient opposées au découplage des deux candidatures.
Le président français, Emmanuel Macron, a, lui, une tout autre version des débats. « Ceux qui disent qu’il y avait une quasi-unanimité pour faire entrer les deux pays, n’ont pas raison. Il y avait une écrasante majorité pour la Macédoine du Nord, mais une bonne partie disait : ‘pour l’Albanie ce n’est pas pareil, on ne veut pas qu’ils rentrent’ », a-t-il détaillé. Selon lui, « cela aurait été une ‘erreur funeste’ pour la région. Il ne faut pas se mentir à nous-même ».
Le Néerlandais Mark Rutte a rappelé, pour sa part, que les dirigeants avaient dit qu’ils reviendraient sur la question. « On n’a jamais dit que l’on déciderait le 18 octobre », a-t-il souligné.
Des divisions marquées
À leur sortie du Conseil, les chefs d’États et de gouvernement étaient toujours aussi divisés. Selon le Premier ministre italien, Giuseppe Conte, si l'Europe crée une telle angoisse dans les Balkans occidentaux, elle se tire une balle dans le pied en termes de sécurité et laisse l'avantage à d'autres pays.
Selon M. Rinne, en ouvrant les négociations d’adhésion, l’UE aurait pu renforcer la stabilité et la paix et donner une perspective aux populations. « Il y a maintenant un risque que nous donnions une impression différente, malgré le fait qu'une très large majorité a voulu dire 'Bienvenue dans la famille européenne' ! », a-t-il regretté.
Mais selon son homologue néerlandais, « les deux pays ne sont pas prêts ». M. Rutte a cependant estimé que la Macédoine du Nord était très proche du but, mais que l’Albanie avait encore de nombreux travaux à réaliser. Selon lui, Skopje pourrait recevoir le feu vert pour ouvrir en mars ou mai 2020.
Pointé du doigt, M. Macron « assume totalement (son) choix ». « Il faut avoir un débat profondément dépassionné, lucide et réaliste sur ces sujets. Je refuse le dialogue de sourds entre ceux qui voudraient que nous renoncions à nos principes et ceux qui sont dans un irréalisme inacceptable », a-t-il expliqué. « J’ai un désaccord avec ceux qui pensent que l’élargissement est aujourd’hui la téléologie de l’Europe. On est trop lent à nous réformer nous-mêmes pour s’élargir », a-t-il ajouté.
M. Rutte a annoncé que la France et les Pays-Bas allaient travailler sur des propositions pour moderniser le mécanisme du processus d’adhésion. Un changement de procédure soutenu par Mme Merkel, qui le veut plus transparent et réversible.
Revenir sur le sujet au plus tard en mai 2020
À défaut de vraies conclusions sur le sujet, les dirigeants précisent seulement dans le texte qu’ils ont adopté vendredi que « le Conseil européen reviendra sur la question de l’élargissement avant le sommet UE/Balkans occidentaux de Zagreb en mai 2020 ».
Le Président du PE profondément déçu
Dans un communiqué, le Président du Parlement européen s'est dit « profondément déçu » de la non-décision des dirigeants européens. « Lorsque nous appelons les pays voisins à faire un effort supplémentaire pour changer et qu'ils le font, il est de notre devoir de tenir notre parole. Il sera difficile d'expliquer aux populations de ces pays pourquoi nous retardons la prochaine étape malgré les progrès qui ont été réalisés », a prévenu David Sassoli.
Le PE devrait débattre, mercredi 23 octobre, de l'ouverture des négociations d'adhésion avec la Macédoine du Nord et l'Albanie. (Camille-Cerise Gessant avec la rédaction)