Les citoyens de l’Union se sont prononcés. Il faut maintenant comprendre la volonté populaire et en tirer des enseignements politiques pour la suite, qui vient vite.
Pour la première fois, le taux de participation est reparti à la hausse : 50 %, c’est beaucoup mieux que les 42 % de 2009 et 2014 (EUROPE 12263/3). Pour notre agence, qui a encouragé au vote (EUROPE 12260/1), le fait est réjouissant. En attendant les analyses des politologues, tentons une explication ‘à chaud’ : en cours de législature, les citoyens ont perçu les enjeux européens, cas par cas, et compris la nécessité de peser, de s’engager ; le Parlement lui-même a fait campagne pour le vote ; la grande presse a sans doute mieux rempli sa mission de suivi et d’explication, comme on l’y invitait ici dès septembre 2018 (EUROPE 12105/1) ; l’enjeu a été dramatisé dans certains pays (France, Italie…).
Sur le fond, quel est le signal des électeurs ? La nébuleuse ‘populiste-nationaliste-eurosceptique’, la famille libérale-démocrate et les écologistes montent ; les démocrates-chrétiens conservateurs, les sociaux-démocrates et la gauche radicale baissent. Comment cela se traduit-il en groupes politiques au sein du nouveau Parlement ?
Selon les projections du Parlement européen publiées mercredi 29 mai à 14h00, l’extrême droite dure (groupe ENL) passe de 36 à 58 sièges (surtout grâce à la Lega italienne) ; le groupe ‘Europe de la liberté et de la démocratie directe’ (ELDD) monte de 42 à 54 élus (succès du parti Brexit de Farage). Les Conservateurs et réformistes européens (CRE) reculent, de 77 à 63 sièges (chute des Tories). La somme des ‘populistes’ s’élève à 175 (dans un PE de 751). On est loin du tsunami redouté. Une fusion prochaine des trois groupes ne s’annonce pas.
Grâce à la liste ‘Renaissance’, le groupe libéral-démocrate (ADLE&R) passe de 69 à 105 sièges. Les écologistes (Verts/ALE) grimpent de 52 à 69 sièges.
Dans le camp des perdants, la gauche radicale (GUE) chute de 52 à 38 élus. Les sociaux-démocrates (S&D) descendent de 185 à 153 sièges (-32). Le PPE, de 216 à 179 (-37) ; en cas de départ du parti hongrois Fidesz de Viktor Orbán, le groupe tomberait à 166 membres.
Pour la première fois, les deux groupes principaux (PPE + S&D) n’ont pas, à eux seuls, la majorité absolue (376). Pour l’obtenir, l’apport de l’ADLE&R et/ou des Verts/ALE sera nécessaire. Une éventuelle coalition alternative (S&D, ADLE&R, Verts/ALE) n’aurait pas la majorité non plus, même élargie au groupe GUE/NGL. Une alliance de tous les souverainistes et du PPE – officiellement exclue par celui-ci – donnerait 354 sièges.
Non seulement le groupe PPE reste le premier, mais il est incontournable. Cependant, les autres formations ‘europhiles’, en progrès, peuvent légitimement considérer que, pour ce même parti, les présidences du Parlement, du Conseil européen et de la Commission, c’est désormais trop.
Le Conseil européen s’est réuni mardi soir, sans discuter de noms (EUROPE 12265/1). Tenir compte des élections pour le pourvoi de la présidence de la Commission, conformément au traité, signifie embrasser cette situation dans sa complexité (EUROPE 12161/1). Mardi matin, la Conférence des présidents des groupes politiques avait confirmé son attachement au principe des Spitzenkandidaten (EUROPE 11265/2). La veille au soir, libéraux et socialistes avaient décliné le dîner proposé par le candidat du PPE, Manfred Weber. Celui-ci, si l’on s’en tient au poids des groupes, devrait être proposé par le Conseil européen. Mais si une coalition quadripartite (PPE+S&D+ADLE&R+Verts/ALE) prend forme, l’idée de Donald Tusk de négocier un paquet global gagne en pertinence. Cinq postes sont à pourvoir d’ici octobre.
Le Conseil européen a la main pour désigner son propre Président et celui de la BCE. Il nomme le Haut Représentant de l’UE pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité, avec l’accord du Président de la Commission. Celui-ci aura tiré sa légitimité du Conseil européen comme du PE. Quant au président de cette dernière institution, il est élu par les eurodéputés : certains respectent les consignes de leur gouvernement national, d’autres nullement. Tous les éléments du ‘paquet’ ne sont pas sous le contrôle total du Conseil européen. L’accord des groupes politiques sera indispensable. La dimension chronologique des désignations reste importante.
Le système proportionnel traduit bien la diversité de l’opinion publique, mais contient des germes d’instabilité. La Commission ne pouvant être renversée que par une majorité des deux tiers des députés, elle est mieux protégée qu’un gouvernement. Mais cette fois, avant le choix du chef, il est nécessaire d’entrer dans une dynamique de négociation pluripartite, exigeant écoute, patience et discipline inédites. Et de s’entendre sur un programme politique commun. Le pari de l’intelligence collective !
Les formations de second rang vendront chèrement leur appui. Le PPE ne pourrait renoncer à la présidence de la Commission que s’il gagne, en échange, au moins un poste jugé d’importance équivalente. On voit mal celui qui le comblerait, sauf la présidence du Conseil européen, éventuellement complétée par celle du PE. Dans ce cas seulement, la deuxième famille pourrait espérer celle de la Commission, pour autant que les deux autres groupes aient obtenu satisfaction.
Renaud Denuit