À l'occasion de la première réunion conjointe entre l'Union européenne et l'Agence spatiale européenne (ESA) depuis plus de 8 ans (EUROPE 12265/8), le directeur général de l'ESA, Jan Wörner, a passé en revue ses objectifs et sa vision de ce que pourrait être la coopération européenne dans le domaine spatial à moyen et long termes. Il a, par ailleurs, fait part de sa volonté d’envoyer un astronaute européen sur la lune dans le cadre d’un partenariat international. (Propos recueillis par Pascal Hansens)
Agence Europe - Êtes-vous satisfait des résultats obtenus mardi par le Conseil commun ?
Jan Wörner - Nous n'avions qu'un jour. C'était seulement le Conseil court de l'ESA et le Conseil de l'espace pour nous. Il s'agit de notre premier Conseil 'Espace' après une longue période. Bien entendu, il ne s'agissait pas d'un débat interactif au sens large.
L'ESA a toujours été impatiente d'avoir un Conseil spatial. Nous avons toujours demandé cela chaque année. Et maintenant, après bien des années, ça arrive ! Je suis donc heureux que nous ayons ce Conseil spatial, car il s'inscrit dans le cadre de l'accord de 2004. Maintenant, nous devons le développer au niveau du contenu.
Quels pourraient être les champs d'action concrets pour ce Conseil 'Espace' ?
Il y a beaucoup de choses dont nous devons discuter. Le changement climatique est un sujet qui est clair. Il est également question des débris spatiaux, de leur enlèvement, des éruptions solaires, de la cybersécurité... Nous ne manquons pas de sujets !
Nous devons préparer ces sujets pour le prochain Conseil 'Espace' et nous concentrer sur les sujets qui conviennent le mieux à ce Conseil. Ce qui était clair pour tous, c'est que l'espace est comme une structure pour notre société actuelle. L'espace est donc un 'facilitateur'. C'est la base et nous allons maintenant nous rendre au prochain Conseil 'Espace' avec des sujets sur lesquels nous avons besoin d'une discussion et d'une décision stratégiques entre l'UE et l'ESA.
En tant qu'État membre, l'Allemagne s’est dite prête à tenir le prochain Conseil 'Espace' dans un an environ, au cours du second semestre de 2020.
Avez-vous parlé d'accès 'autonome' à l'espace ?
L'accès autonome à l'espace a été mentionné. Il a également été mentionné que nous devrions avoir quelque chose comme un 'Buy European Act', ce qui est assez difficile du point de vue juridique en Europe. C'est facile aux États-Unis, mais pas en Europe.
L'ESA travaille sur un système de lanceur compétitif, une famille de lanceurs. Mais la concurrence est féroce, ce qui signifie que nous cherchons à nous développer pour l'avenir.
L'accès autonome a été mentionné par certains États membres. J'ai été surpris qu'ils le mentionnent, parce qu'ils n'ont aucun atout, rien, dans l'accès à l'espace, ils l'utilisent simplement. Ce sont des États comme la Suède, l'Irlande, la Belgique, l'Autriche, ou encore la Lettonie.
Pour l'ESA, nous disposons d'un document (la déclaration commune signée à Madrid en 2018 - EUROPE 12128/8) qui énonce clairement le principe d'accès autonome à l'espace. Il y en a d'autres qui parlent d'accès « sans entrave » ('unhindered').
L'accès indépendant et autonome est très proche. Toutefois, l'accès 'sans entrave' à l'espace est plus dangereux. Mais il reste encore à développer ce que cela signifie au niveau du contenu.
Pensez-vous que la préférence européenne serait une solution ?
La préférence européenne est pour moi un must ! Mais pas à n'importe quel prix.
C'est-à-dire ?
Cela signifie que l'industrie doit être compétitive.
Comment voyez-vous la coopération entre l'ESA, la Commission européenne et la future Agence spatiale européenne ?
Je crois en deux choses. Je pourrais prendre une position juridique et dire que la Convention de l'ESA de 1975, qui est toujours valable, est un traité international, et dire tout ça, c'est la tâche de l'ESA ! Je pourrais mentionner l'accord-cadre de 2004, qui dit clairement que nous devons éviter les doubles emplois inutiles.
Mais nous avons besoin d'une approche davantage tournée vers l'avenir. Nous avons la méthode de l'UE et nous avons les possibilités de l'UE en tant qu'organe juridique et politique dans toutes les différentes disciplines. Nous avons l'ESA et ses instruments spéciaux pour soutenir l'industrie dans tous les États membres, pas seulement les États membres les plus forts.
Ainsi, ces différentes méthodes et entités peuvent travailler ensemble pour le meilleur de l'Europe. C'est pourquoi je recherche une approche cohérente pour le bien de l'Europe. L'accord-cadre de partenariat financier (CCPF) pourrait être l'instrument permettant de clarifier certains aspects, même au-delà des frontières institutionnelles.
Pensez-vous qu'un CopernicusSat pourrait être en préparation, tel qu'Eumetsat ?
Eumetsat est responsable de certains des satellites Copernicus. Nous avons une autre approche, où nous avons aussi une discussion sur Eumetsat : c'est la météorologie spatiale. Eumetsat pourrait s'en occuper. Et nous en avons besoin de toute urgence !
Je propose donc à la réunion ministérielle de la fin de cette année une mission de météorologie spatiale, pour aller à L5, le point de Lagrange, afin d'avoir un système pour l'avenir.
Mais les services, en fin de compte, ce n'est pas la tâche de l'ESA. Nous croyons que nous avons besoin d'un fournisseur de services externe pour cela.
Au début de votre mandat, le premier, vous aviez proposé le village lunaire. Où en sommes-nous avec ce projet ?
Oui, c'est fait ! Le village lunaire est fini ! Donc, je n'ai plus besoin d'en parler. L'idée est là. Et il est intéressant de constater que des pays se lancent là où je ne m'y attendais même pas.
Regardez ce que le vice-président des États-Unis dit : il veut retourner sur la Lune. Jim Bridenstine, l'administrateur de la NASA, a dit : « En avant vers la lune. » C'est toujours la formule que nous utilisions. Et « aller sur la lune », ce n'est pas répéter ce que nous avons fait il y a 50 ans, mais il faut une configuration différente avec des partenariats internationaux, des partenariats public-privé, des humains et robots.
C'est exactement une partie du village lunaire !
Et les Chinois, les Canadiens et les Japonais en font partie. Ce n'est pas un projet unique, c'est un concept ouvert à plusieurs partenaires. C'est la formule que j'utilisais toujours. Alors, c'est fait, je peux démissionner !
Seriez-vous prêt à envoyer un citoyen européen sur la lune dans le cadre de ce partenariat international ?
Je fais toujours une blague. Les Américains parlent toujours de ‘American Boots on the Moon’. OK, on peut avoir un pied européen dans ces chaussures !
Cela signifie donc que nous sommes prêts à envoyer des Européens sur la Lune. Je suis prêt à prendre la responsabilité d'envoyer un astronaute européen sur la Lune.