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Bulletin Quotidien Europe N° 12105
REPÈRES / RepÈres

Élections européennes - du travail pour la grande presse responsable

Les élections pour le renouvellement du Parlement européen auront lieu dans huit mois. Les principales familles politiques, les dirigeants des États et institutions de l’Union, les observateurs avertis, tous sont conscients de l’importance de ce scrutin. Le taux de participation baissera-t-il encore ? Les groupes politiques nationalistes, populistes et europhobes seront-ils renforcés par rapport aux résultats de 2014 ? Si la réponse à ces deux questions s’avère positive à l’issue du dépouillement des votes, une part grandissante de citoyens aura envoyé un message clair de désapprobation.

L’objet de cette désapprobation sera multidimensionnel : l’Union européenne comme projet et comme construction, l’Union telle qu’elle fonctionne actuellement, les politiques qu’elle impose, le bilan de la législature 2014-2019, l’action du gouvernement national en place (car ce scrutin sert aussi de défouloir pour affaiblir les dirigeants du pays, ceux qui ont voulu que les élections européennes restent une juxtaposition hétéroclite de listes nationales récoltant ainsi ce qu’ils ont semé). Politologues, sociologues et sondeurs d’opinion auront matière à analyse dès juin 2019. 

Une telle désapprobation affaiblirait le Parlement dans sa légitimité représentative, alors que le Traité de Lisbonne lui aura conféré davantage de pouvoirs que tous les traités précédents. Surtout, elle porterait un coup, peut-être fatal, au concept même d’une démocratie transnationale unique au monde et au développement laborieux d’une agora européenne. Le processus de dislocation de l’Union, auquel contribue, au sommet, le Conseil européen par son manque d’éthique, serait complété par une évaporation de la base citoyenne. 

Dans la hiérarchie des institutions de l’Union, le Parlement européen occupe la première place. Cependant, le citoyen perçoit davantage « l’Europe » à travers les déclarations et des actes du Conseil européen, bien plus souvent évoqués dans les médias, ainsi que de la Commission. L’existence médiatique du Parlement n’émerge que par quelques moments forts, dont les votes relatifs au déclenchement de l’article 7 TUE contre la Hongrie et au droit d’auteur à l’ère numérique sont les exemples les plus récents (EUROPE 12094). C’est sans doute injuste, car nombre de parlementaires effectuent un travail sérieux, documenté et argumenté, guidé par le souci de l’intérêt général. Dans la codécision, il n’est pas niable que le Parlement soit un interlocuteur de qualité. 

Le grand public ne le sait pas.

Pour que ces élections européennes ne ressemblent pas au fiasco évoqué plus haut, il importe que les citoyennes et citoyens votent en connaissance de cause et que l’Union présente une image plus attractive par le contenu de ses politiques et le comportement public de ses dirigeants. La responsabilité du Conseil européen et de la Commission est ainsi engagée au moins autant, sinon davantage que celle des eurodéputés et des partis politiques. Mais celle de la presse l’est aussi. 

La plupart des grands médias, si on les interroge sur leur rôle dans une société, assument une contribution à la vitalité de la démocratie. Mais, dès lors qu’ils reconnaissent une responsabilité de ce type quant à la démocratie aux niveaux local, régional et national, s’ils sont logiques avec eux-mêmes, cette responsabilité s’applique aussi au niveau supranational ou transnational. Au demeurant, un grand journal national ne peut se contenter de traiter des faits internes à son propre pays, au risque de se discréditer professionnellement. 

Quels sont les besoins élémentaires d’un électeur normalement constitué, en vue d’effectuer son choix relatif au nouveau Parlement européen ? Avoir une information de base sur le rôle de celui-ci. Être tenu au courant de ses principales décisions, spécialement celles qui ont un impact sur sa vie quotidienne et sur l’avenir. Savoir ce que sont devenus les députés de la liste pour laquelle il avait voté en 2014 : ont-ils réellement siégé ? Étaient-ils assidus ? Sur quoi portait leur travail ? Comment ont-ils voté ? De quel bilan peuvent-ils se prévaloir ? Savoir qui se représentera, qui seront les nouveaux candidats, par quel processus ils auront été choisis. Avoir connaissance des priorités politiques des différentes familles politiques en concurrence. 

Pour que le grand public soit informé, il est illusoire d’imaginer que les masses se rueront vers les sites Internet des institutions, quand bien même ceux-ci seraient-ils « conviviaux » et complets. Les grands médias restent une source essentielle, non seulement pour l’information brute, mais pour l’explication. Ce travail journalistique ne peut raisonnablement s’effectuer à la va-vite, dans les jours précédents le scrutin ; il devrait s’inscrire dans la durée, dès cet automne. Pour prendre un exemple, jusqu’ici, avant les élections, nombre de journaux semblaient découvrir à la dernière minute qu’il y avait des députés européens, qu’il fallait évaluer leur bilan, les présenter aux lecteurs. Cette démarche ne serait-elle pas utile, à intervalles réguliers, en cours de législature, ou, à tout le moins, dans la période présente ? Après tout, les visages de l’Europe, ce sont aussi ses élus directs. 

Complétant et complexifiant le paysage, les grandes manœuvres ont commencé dans les partis politiques européens pour définir les programmes et les messages-clés, décider de regroupements possibles, élaborer les listes et désigner les Spitzenkandidaten. Hors les milieux spécialisés, peu de gens savent où cela en est. L’information arrive par bribes, souvent lorsque des vedettes nationales sont concernées. Le paysage n’apparaît pas. Ce qui se concocte en cuisine est ignoré en salle. Combien de citoyens dans l’Union savent-ils que leur vote aura, in fine, un impact sur la future présidence de la Commission et ses priorités politiques ? Combien ont-ils compris la notion de Spitzenkandidat ? Combien savent-ils par quel processus une telle position est acquise ? Combien savent-ils que Manfred Weber la brigue au sein du PPE (EUROPE 12089) et que Maroš Šefčovič en fait autant au PSE, et comment les choses se passent chez les Libéraux, les Verts, etc. ? 

Or, c’est maintenant que la grande presse responsable a un devoir d’investigation et de clarification pour le plus grand nombre. Même si les situations sont différentes, nous voici très loin du retentissement médiatique des élections primaires aux États-Unis, qui ont au moins le mérite de donner aux citoyens un accès et une lisibilité à tout le processus dès son commencement. 

Au printemps 2014, dans le pays qui accueille les principales institutions de l’Union, et alors que les élections européennes étaient organisées le même jour que les scrutins national et régional, un grand quotidien avait demandé aux principaux médias audiovisuels comment ils comptaient couvrir cette triple campagne. Le directeur d’une importante chaîne de télévision avait répondu : « Nous ne couvrons pas les élections européennes, car elles n’intéressent personne. » Oui, seul derrière son bureau, il avait décidé de ce qui intéressait les gens - et si cela résultait d’une délibération de la rédaction, c’est pire encore. De fait, il y avait là une décision politique, dénuée de légitimité, de désinformer les citoyens sur un choix démocratique majeur. Est-ce cela, le journalisme ?

Renaud Denuit

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