Beaucoup de citoyens se demandent encore s’il vaut la peine de se rendre aux urnes pour élire les députés européens. L’Europe institutionnelle semble lointaine, voire hostile. Le complotisme ambiant trouve un terrain d’application : de toute façon, les ‘élites’, solidaires dans leur cupidité, n’en feront qu’à leur tête…
À n’importe quel niveau de pouvoir, renoncer à voter est la pire attitude. Plusieurs générations se sont battues pour le suffrage universel, libre et secret : faut-il leur donner tort, marquer notre ingratitude ? Partout dans le monde, de nombreux peuples rêvent de démocratie : voulons-nous leur envoyer un message dissuasif ? Dans une société de droit, il existe aussi des devoirs : même là où le vote n’est pas obligatoire, l’acte civique est moralement requis, pour participer à la vie en commun. Et si tel citoyen ne songe qu’à son intérêt personnel, l’abstention relève du mauvais calcul : il subira les actes de décideurs que d’autres auront choisis sans lui.
Le Parlement européen est encore jeune, donc, trop peu connu et apprécié. Il n’a été élu directement par les citoyens qu’à partir de 1979. Auparavant, les Parlements nationaux choisissaient, en leur sein, ceux qui siégeraient à Strasbourg, et le grand public n’en savait rien. La bataille pour l’élection directe fut rude, on a tendance à l’oublier. Boycotter ce scrutin, c’est marquer une volonté de retour au passé.
Depuis 40 ans, de traité en traité, le PE a gagné en compétences. Dans la hiérarchie des institutions de l’UE, il est maintenant la première, au motif qu’il représente les citoyens européens. Mais si ceux-ci le boudent, sa représentativité déclinera, et par la suite, ses pouvoirs, au profit d’autres acteurs, moins légitimes. Les citoyens auront alors eux-mêmes accru le ‘fossé’ qu’ils ressentent à l’égard de l’Union.
On peut certes déplorer que, pour certaines politiques européennes, mises en œuvre ou en gestation, le Parlement n’ait pas de pouvoir décisionnel : euro, concurrence, fiscalité, politique étrangère, commerce, défense, etc. Mais les choses peuvent évoluer, notamment sous la pression des élus. On peut aussi regretter que la campagne actuelle soit, ici et là, gouvernée par des enjeux purement nationaux et un électoralisme à courte vue ; les partis politiques manquent de maturité : aux citoyens de les aider à s’élever, par leur exigence. Enfin, la prolifération de fake news les oblige à un effort supplémentaire de discernement.
À présent, de nombreuses listes sont en compétition pour le renouvellement du Parlement. L’offre politique est vaste. Ceux qui pensent que tous les projets sont identiques se trompent. Tous les cinq ans, les électeurs se trouvent devant de vrais choix. Le résultat du 26 mai pèsera sur les législations futures.
Comme toute élection, celle-ci modifiera le rapport de forces au sein de l’Assemblée. Les groupes politiques seront d’un poids différent, ce qui générera sans doute d’autres alliances et un reclassement des priorités.
Les partisans d’un régime autoritaire pourront s’exprimer dans les urnes : il relève du risque démocratique de permettre un succès aux ennemis de la démocratie et des libertés. De même, les citoyens souhaitant la fin de l’Union européenne ne manquent pas de candidats fossoyeurs : fortifiés, ces élus pourront, aux frais du contribuable, amplifier leur tâche de sabotage pendant cinq ans ; mutatis mutandis, c’est comme si, dans un État-nation, les électeurs encourageaient et rémunéraient ceux qui veulent sa dissolution.
Par ailleurs, il existe une large palette de partis politiques favorables au maintien de l’Union et, à des degrés divers, ayant des objectifs de réformes dans ce cadre. Que faut-il changer ? Bien inspirés seront les citoyens qui compareront les priorités et les programmes, au nom de l’avenir qu’ils veulent pour eux-mêmes et leurs enfants. Enfin, le vote préférentiel, là où il est possible, permet de sélectionner les candidats les plus dignes de la responsabilité européenne. Il est d’intérêt public d’avoir des députés intègres, qualifiés, guidés par un idéal et prêts à consacrer l’essentiel de leurs forces à ce mandat.
Le nouveau Parlement élira le président de la Commission, sur base d’une proposition (passible de rejet) du Conseil européen tenant compte des élections. Il auditionnera ensuite les candidats-commissaires : à propos, connaissez-vous beaucoup de Parlements nationaux ou régionaux qui soumettent à la question les candidats-ministres et peuvent les recaler ? Il approuvera (ou non) la nouvelle Commission. Il pourra aussi la censurer en cours de mandat. Il sera colégislateur dans un grand nombre de domaines. Il négociera et votera chaque année le budget de l’UE. Il sera influent par ses rapports, questions, résolutions, enquêtes, auditions permettant de garder le lien avec la société civile. Bref, il sera chargé de traduire concrètement les politiques soutenues par le corps électoral.
Scrutin historique ! L’avenir de l’Europe est aux mains des citoyens, plus qu’ils le croient eux-mêmes.
Renaud Denuit