Droit d’initiative au Parlement européen, création d’un Fonds monétaire européen, d’une armée européenne, d’un siège européen au Conseil de sécurité de l’ONU, mise en place d’un salaire minimum européen, réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030… certaines convergences transpartisanes se dessinent dans les programmes des grandes listes aux élections européennes en Allemagne. De grandes divergences aussi, avec notamment l’AfD, ce parti d’extrême droite et climatosceptique, qui rejette en bloc le projet européen et envisage explicitement un « Dexit ». Ci de suite, un petit tour d'horizon non exhaustif des propositions allemandes.
Réformer le projet européen semble la préoccupation de tous les partis allemands. Que ce soit le CDU/CSU (conservateur), le SPD (sociaux-démocrates), les Verts ou encore le FDP (libéraux), tous veulent donner le droit d’initiative au Parlement européen. Le SPD semble s’inspirer ici du système allemand et veut introduire un droit de vote double aux élections européennes : une voix pour les listes transnationales dirigées par les Spitzenkandidaten et une seconde voix pour élire les députés de l’État membre de l’électeur.
Mis à part le CDU/CSU et le SPD, tous les partis, les Verts, le FDP, Die Linke (gauche radicale), ou l’AfD (extrême droite eurosceptique) semblent vouloir revoir les traités européens. Certes pas pour les mêmes raisons. Le FDP, par exemple, veut réduire « la taille » de la Commission européenne à 18 commissaires et convoquer une convention européenne « au plus tard » en 2022 pour repenser fondamentalement les structures de l’UE pour privilégier les forces locales. Die Linke veut mettre un terme aux traités néolibéraux européens. Les Verts aussi souhaitent convoquer une assemblée constituante, dont le résultat sera soumis à un référendum européen et aux États membres, qui voteront « de préférence » à la majorité qualifiée. Quant à l’AfD, il ne parle certainement pas de nouvelle constitution, mais préfère transférer la plupart des compétences, si ce n’est leur intégralité, au niveau national, quitte à aller jusqu’à un référendum sur le « Dexit » en cas d’échec.
Un fonds monétaire européen
Sur le front de l’Union économique et monétaire, des propositions sont également sur la table, hormis le CDU/CSU qui semble plutôt favorable au statu quo et rejette l’idée d’un ministre européen des Finances. Pour le Mécanisme économique et de stabilité (MES), la coalition ne veut pas de communautarisation des dettes, comptant avant tout sur des finances publiques saines. À ce titre, le CDU/CSU veut durcir les mécanismes de sanction pour les États qui ne respectent pas les règles. En revanche, plusieurs partis, dont le SPD et les Verts, veulent la transformation du MES en véritable Fonds monétaire européen. Die Linke s’oppose pour sa part à l’approfondissement de l’Union économique et monétaire tant qu’elle n’est pas flanquée d’une véritable Union sociale.
Un Erasmus+ des militaires
La défense et la question migratoire occupent également une place centrale dans les programmes. Autant les réponses apportées à la politique migratoire suivent le clivage idéologique gauche/droite, autant la question de la défense semble faire l'objet d'un relatif consensus. Sur la défense et la sécurité, un point semble ainsi faire la quasi-unanimité parmi les partis : la création d’un siège européen au sein du Conseil de sécurité des Nations unies. En outre, le CDU/CSU, le FDP, les Verts et le SPD sont favorables à la mise sur pied d’une force d’intervention européenne. Le FDP propose de créer à ce titre un Erasmus+ des militaires. Le SPD appelle, pour sa part, à la création d’une armée européenne sous contrôle du PE pour des interventions de maintien de la paix à l'extérieur de l'UE, mais aussi pour maintenir la paix « à l'intérieur ». Les Verts soutiennent la création d’une « Union de la sécurité », mais refusent la création d’un pouvoir nucléaire européen. Au contraire, Die Linke et l’AfD s’opposent à cette « Union de la sécurité », le premier considérant que l’UE doit être une « Union du désarmement et de la démilitarisation » et le second estimant que l’armée est un pré carré des États souverains.
Création d’un visa humanitaire
Sur la question migratoire, les propositions ne manquent pas non plus. Une fois n’est pas coutume, l’AfD envisage sur ce plan l’intervention de l’UE notamment pour ce qui est d’apporter un soutien aux États membres pour expulser les migrants et dans la négociation d’accords de rapatriement. Certes, la dimension européenne s’arrête là : le Parti de l’Alternative pour l’Allemagne veut réintroduire les frontières au sein du marché intérieur. Le CDU/CSU propose la création de 10 000 postes de gardes-frontières d’ici 2022 et l’uniformisation de la procédure d’asile au niveau européen, uniformisation que veulent également le SPD, Die Linke ou encore les Verts. Ces deux derniers partis veulent la fin du système de Dublin. Sans surprise, c'est à gauche que se trouvent les propositions en faveur d’un meilleur accompagnement et d’une meilleure protection des migrants. Le SPD veut mettre en place une « clé de répartition solidaire » entre États membres et créer un visa humanitaire européen. Les Verts veulent des quotas d’accueil « généreux », Die Linke des corridors de migrations légaux. Ce dernier parti veut la fin de Frontex.
Des ambitions climatiques chiffrées (ou pas)
À l’heure où les rapports internationaux inquiétants sur l’état du climat et la biodiversité s’accumulent, l’écologie s’invite dans tous les programmes. À l’exception notable de l’AfD, qui assume pleinement une position climatosceptique. Le parti dénonce notamment les stratégies de réduction des émissions et le bannissement du ‘diesel’, qui mettrait à mal l’industrie allemande. Au contraire, les autres partis allemands visent une réduction des émissions avec des ambitions diverses toutefois. Le CDU/CSU s’engage en faveur d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre, mais ne semble pas donner d’objectif chiffré en s’en tenant aux objectifs de l’Agenda 2030 onusien. Le FDP est sur la même ligne. Le SPD propose une réduction des gaz à effet de serre au niveau européen d’au moins 45 % d’ici à 2030 par rapport à 1990, les Verts 55 % et Die Linke 65 %. Tous semblent vouloir réviser les prix pratiqués au sein du régime d'échange de droits d'émission d’ETS en étendant ce régime à de nouveaux secteurs. Le FDP insiste toutefois sur des objectifs « réalistes » qui prennent en compte la situation internationale. Le parti libéral allemand développe une approche pragmatique et propose que les États membres de l’UE qui n’ont pas atteint leurs objectifs de réduction d’émissions compensent par le financement d'économies de CO2 dans les économies de pays tiers. Une solution qui serait bien plus efficace, selon les libéraux, pour réduire les émissions de CO2 au niveau mondial.
Un salaire minimum européen
Sans surprise, des clivages idéologiques se font jour également sur la question sociale. Au centre et à droite, tout ce qui touche de près ou de loin au salaire minimum ou aux prestations de retraite doit rester l’exclusivité des États membres. L’AfD pousse la logique jusqu’à l'extrême et suggère de mettre fin à la libre circulation des personnes en raison de l’immigration – aussi intraeuropéenne - massive vers l’Allemagne, qui serait motivée par « le seul but de recevoir une aide sociale ». Au contraire, que ce soit le SPD, les Verts ou Die Linke, tous veulent la mise en place d’un salaire minimum au niveau européen, qui correspondrait à 60 % du salaire moyen national (soit 12 euros l’heure en Allemagne). Les Verts estiment que les droits sociaux fondamentaux, tels que ceux énoncés dans le socle européen des droits sociaux, doivent devenir contraignants.
Selon le dernier sondage national du 17 mai, le CDU/CSU est crédité de 30 % d’intentions de vote, suivi des Verts avec 19 %, puis du SPD avec 17 %, l’AfD avec 12 %, Die Linke 7 % et enfin le FDP avec 5 %. Les têtes de liste sont respectivement, pour le CDU/CSU, Manfred Weber (qui est par ailleurs Spitzenkandidat à la présidence de la Commission européenne), pour les Verts, Ska Keller et Sven Giegold (deux eurodéputés sortants), pour le SPD, Katarina Barley, pour l'AfD, Jörg Meuthen, pour Die Linke, Özlem Demirel et Martin Schirdewan (eurodéputé sortant) et pour le FDP, Nicola Beer.
Il s’agit là d’un tour d’horizon très partiel des programmes de ces listes allemandes, certains programmes étant particulièrement denses, à l’image de celui des Verts, qui comprend près de 200 pages. Il est à noter que 41 listes se sont présentées à ces élections européennes en Allemagne et qu’il n’existe aucun seuil pour envoyer un député au Parlement européen.
Voici les listes des programmes : CDU/CSU, https://bit.ly/2UXNhiP ; Verts, https://bit.ly/2WQ9f7K ; SPD, https://bit.ly/2Ufst9c ; AfD, https://bit.ly/2U6TmNm ; Die Linke, https://bit.ly/2K38RBo ; FDP, https://bit.ly/2GVmOPB. (Pascal Hansens)