L'horrible sort réservé aux passagers de l'Aquarius est une infamie dont les pays européens - et par-devers eux une Union européenne réduite à l'état d'otage impuissant - porteront longtemps la marque (EUROPE 12038). Avec ce bateau français interdit de port, c'est l'idéal européen qui gît par le fond, faisant de quelque 500 millions de citoyens européens des naufragés d'un projet sabordé par ceux qui, dans les capitales des États membres, en avaient la charge.
Un seigneur du journalisme, Jean Daniel, patron mythique du Nouvel Observateur du temps de sa splendeur, plonge aujourd'hui sa plume dans l'amertume : « En ce début de XXIe siècle, les spectres du XXe ressortent du placard. Certes, ils n'avancent plus au pas de l'oie. Mais les voici au gouvernement » (http://www.nouvelobs.com , 7 juin). Il a raison, et Matteo Salvini confirme ces jours-ci que Bertolt Brecht avait raison d'avertir, dans La résistible ascension d'Arturo Ui, que « le ventre est encore fécond d'où a surgi la bête immonde » ...
Pour l'instant, un peu partout en Europe, des ventres démocratiques accouchent par les urnes électorales d'apprentis sorciers extrémistes et nationalistes qui redressent les murailles nationales sur les espérances européennes laissées trop longtemps en jachère par des 'responsables' politiques ne tolérant pas que l'Union puisse un jour les priver de leurs parcelles de pouvoir et des prébendes qui y sont liées. Il ne faut pas s'étonner que le ministre italien de l'Intérieur fasse désormais son miel des incohérences qui en résultent depuis trop longtemps.
La brutalité de la décision de Matteo Salvini interdisant aux ports italiens d'accueillir l'Aquarius révulse, mais elle est aussi appréciée par des Italiens qui, enfin, ont le sentiment d'avoir quelqu'un qui hausse le ton pour contester les errements de l'Europe sur le plan migratoire. Déjà, la Ligue en tire bénéfice sur le plan électoral et dans les sondages. Le réalisme politique devrait donc inciter les 'responsables' européens à comprendre pourquoi un peuple qui était encore très récemment le plus europhile de l'Union européenne peut s'accommoder des outrances d'un apprenti sorcier d'extrême droite.
Ne pactisons pas avec le diable : Matteo Salvini est un politique pervers qui a monté l'opération 'ports fermés' avec un cynisme insupportable. Tout prouve que, sous sa houlette, le Centre de coordination des secours de Rome a fait de l'Aquarius l'instrument d'une manipulation politicienne infâme en veillant à ce que des naufragés secourus par un navire commercial et, comble de tout, par trois gardes-côtes italiens soient transférés dans le navire français bientôt interdit d'accostage. À des fins politiques et idéologiques, le ministre italien a ainsi montré qu'il était prêt à mettre en jeu des vies humaines pour arriver à ses fins. C'est indigne, c'est inacceptable.
Pour autant, ce personnage sinistre a eu beau jeu de montrer ainsi à la face du monde, et de ses 'partenaires' européens en tout premier lieu, qu'il était prêt à tout pour éviter que l'Italie ne devienne « le camp de réfugiés de l'Europe ». Des Italiens lui en rendent grâce parce que l'insupportable égoïsme que les autres dirigeants des pays membres de l'Union manifestent dans le conteste de cette crise migratoire sans précédent ne leur était plus tolérable. À raison.
Le geste humanitaire posé par le nouveau Premier ministre espagnol, Pedro Sánchez, sauve enfin l'honneur de l'Espagne en la matière. Mais, outre qu'il ne règle pas le problème, tant il est vrai que les 700 milles nautiques qui séparent l'Aquarius de Valence éprouveront plus que de raison les 629 personnes qui ont été recueillies à bord, il éclaire aussi dramatiquement le mutisme des autres. Alors que la Corse serait une destination bien plus proche, la France d'Emmanuel Macron reste obstinément muette et semble ne pas vouloir accueillir un... bateau français dans un port français !
Ne jetons donc pas la pierre sur le seul Matteo Salvini : tous ceux qui se taisent aujourd'hui, tous ceux qui se sont opposés au principe d'une répartition équitable du fardeau des réfugiés, tous ceux qui ne veulent pas réformer le règlement de Dublin, tous ceux aussi qui invitent à jouer avec le respect de l'article 3 de la Convention européenne des droits de l'homme, ceux enfin qui songent à créer des camps d'expulsés hors de l'Union partagent la même culpabilité, la même indignité.
Celle-ci sera actée au plus haut niveau les 28 et 29 juin prochains si les membres du Conseil européen se résignent à l'inacceptable. Récemment, George Soros a osé cette affirmation : « La désintégration de l'Europe n'est plus une figure de style : c'est une dure réalité » (The Guardian, 5 juin). Sans doute, hélas, ce financier devenu philanthrope dit-il vrai, la Commission, le Parlement européen et les vrais organes réellement et pleinement européens n'étant pas en mesure de s'opposer au sabordage qui occupe dans les capitales nationales.
Jean Daniel confesse que ce qui le chagrine le plus, « c'est le crépuscule de l'Europe, c'est-à-dire de l'une des plus magnifiques constructions de l'homme depuis qu'il a réussi à bâtir des associations de peuples et, pour mieux dire encore, des civilisations ». Ce grand seigneur du journalisme a raison, « ce que nous devons redouter » aujourd'hui, « c'est le renoncement de l'Europe », trahie par des irresponsables nationaux !
Michel Theys