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Bulletin Quotidien Europe N° 12026
REPÈRES / RepÈres

Quand l’Europe refuse de voir qu’elle creuse sa propre tombe... (I)

Cette fois, le séisme menace d’être d’une amplitude maximale. Son épicentre se trouve, bien sûr, en Italie, du côté du Quirinal à Rome où un homme sage, le président Mattarella, s’emploie tant que faire se peut à limiter les dégâts qui découleront d’un gouvernement né du mariage du nationalisme et du populisme. Même à l’ombre portée du Vatican, il ne pourra toutefois pas faire de miracle, tant il est vrai que les urnes ont parlé le 4 mars dernier.

Le séisme politique est italien, mais les répliques non seulement prévisibles, mais inévitables qu’il entraînera devraient se faire ressentir jusqu’à Bruxelles et dans toutes les capitales de l’Union européenne. Il est prématuré d’envisager les conséquences qui, pour l’Europe, pourraient résulter du « contrat pour un gouvernement du changement » conclu entre le Movimento 5 stelle de Luigi Di Maio et la Lega de Matteo Salvini. Si le gouvernement de Giuseppe Conte voit le jour, l’occasion en sera très vite donnée. Pour l’heure, il suffit de retenir que la probable coalition italienne s’est donné un ennemi principal : ‘Bruxelles’.

Demandons-nous plutôt, à ce stade, si c’est totalement à tort. La réponse est dramatique : c’est non ! Non, l’Europe impotente que bâtit le Conseil européen depuis qu’il a pris seul les commandes porte une responsabilité écrasante dans la révolte citoyenne qui verse aujourd’hui l’Italie dans le souverainisme.

Ainsi, est-il vraiment incompréhensible que beaucoup d’Italiens, même les plus europhiles, se soient « sentis abandonnés par l’Union devant l’arrivée chaque année de 180 000 réfugiés et migrants d’Afrique et d’Asie », ainsi que l’explique le Pr Mario Telò, ancien président de l’Institut d’études européennes de l’Université libre de Bruxelles (Le Soir, 19/20/21 mai) ? « C’est comme si tous les immigrants aux États-Unis entraient par le Nouveau-Mexique et que cet État avait la responsabilité de les aider sur la base de son propre budget national – avec la différence supplémentaire que les nouveaux immigrants au Nouveau-Mexique peuvent aller librement dans le reste des États-Unis, tandis que les immigrants en Italie ne le peuvent pas », observe à juste titre l’économiste Luigi Zingales (foreignpolicy.com, 3 avril).

Telle est la ‘solidarité’ qui s’exprime dans l’Europe du Conseil européen ! Qui oserait prétendre qu’il est déplacé que les Italiens puissent se considérer maltraités sur ce plan ? Qui, par conséquent, oserait leur jeter la pierre pour avoir exprimé démocratiquement leur mécontentement au plan national ? C’est le seul où ils pouvaient se faire entendre. Et leur reprocher d’avoir voté maladroitement en privilégiant des populistes et des extrémistes pèse de peu de poids face à l’égoïsme exacerbé dont témoignent les gouvernants des autres pays.

En réalité, nous sommes là au cœur du conflit qui empoisonne l’Union européenne et qui, l’Italie aidant, menace même carrément de la conduire à sa perte désormais. Ce conflit, c’est celui qui se joue au sein du Conseil européen où les figures de proue de vingt-huit démocraties se livrent une concurrence féroce pour satisfaire chacune son électorat national. Ce conflit est la conséquence d’un refus, celui de permettre qu’émerge une démocratie européenne pleine et entière, dotée d’un gouvernement qui, pour les compétences qui lui ont été octroyées, ait pour seul objectif le bien commun de l’ensemble de l’Union, et non plus comme aujourd’hui la simple addition, débilitante, d’intérêts nationaux. Dans le contexte de l’Union, comme ceux-ci ne peuvent jamais être totalement atteints, le peuple grogne contre cette Europe impotente et insolente.

Le peuple a-t-il toujours raison ? Non, celui d’Italie vient d’en apporter la preuve. Mais ce qui est sûr, c’est que les gouvernants et les élites font tout pour amener les citoyens européens – et pas seulement les Européens, Donald Trump en atteste... – à voter pour les extrêmes. Ce qui vient d’amener Harold James, professeur d’histoire et d’affaires internationales à l’Université Princeton, à établir un lien entre l’époque actuelle et la chute de la République de Weimar en Allemagne au début des années 1930. Tirant dix leçons de celle-ci, il observe notamment que « l’insécurité économique et la précarité persuadent les peuples que n’importe quel régime sera meilleur que l’actuel » et que « dans des circonstances économiques extrêmes, la représentation proportionnelle peut aggraver la situation » dans la mesure où elle est « vouée à produire une majorité électorale incohérente, généralement composée de partis d’extrême gauche et d’extrême droite qui entendent rejeter ‘le système’ sans pour autant s’entendre sur le reste » (Project Syndicate, 2 mai).

Dix ans après le début de la crise existentielle qui a frappé l’Union et qui continue à affecter ses citoyens, les membres du Conseil européen ne se comportent-ils pas comme les héritiers du gouvernement du Zentrum qui, dans la foulée de la crise de 1929, avait fini par ouvrir les portes du pouvoir à Hitler ?

Avoir à se poser cette question est affolant. Les citoyens européens décidés à ne pas permettre que les populistes et extrémistes puissent profiter plus longtemps de l’Europe déliquescente que leur offre le Conseil européen doivent s’y résoudre. Pour riposter tant qu’il en est encore temps. (À suivre)

Michel Theys

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