Il est des titres qui font mouche, qui interdisent de se voiler la face en faisant semblant de regarder ailleurs. Celui qui a coiffé l’article d’un envoyé spécial du journal Le Monde en Italie pour le récent scrutin législatif est de cette catégorie : « Le Mouvement 5 étoiles, ou la revanche de la ‘génération chômage’ », son sous-titre précisant que « le mouvement est parvenu à tirer parti de la frustration des jeunes » (6 mars). Tout est dit, ou presque.
Ou presque, parce que le mal n’est pas circonscrit à la seule Italie et que, ailleurs, l’inconnue que représente le mouvement créé par Beppe Grillo prend la forme de partis politiques qui doivent légitimement susciter la peur. Ainsi, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) aurait-elle réussi à conquérir démocratiquement 93 sièges de député au Bundestag si la puissance économique phare de l’Union européenne n’était pas aussi le pays où est enregistré, selon Eurostat, le plus fort taux de chômeurs en risque de pauvreté, à savoir 70,8 % d’entre eux ?
Poser la question, c’est évidemment y répondre – ce qui n’empêche pas l’ancien chancelier Gerhard Schröder, promoteur des réformes Hartz, qui ont conduit à l’explosion des ‘travailleurs pauvres’ en Allemagne, de jouir des plantureuses retombées sonnantes et trébuchantes d’une expérience politique vendue aux intérêts gaziers russes...
Tout est dans cette dichotomie : selon que vous êtes « puissant ou misérable », le sort qui vous est réservé aujourd’hui dans les pays de l’Union diffère du tout au tout. Ainsi le ressent en tout cas une masse de plus en plus conséquente de citoyens. Voilà pourquoi les partis protestataires prospèrent.
Il est, à vrai dire, difficile de donner tort, arguments solides à l’appui, aux citoyens qui expriment leur mal-être, leur dépit et/ou leur colère. Il est même plutôt tentant d’emboîter le pas aux désorientés qui, sans intention maligne préméditée, en arrivent à reprendre la ritournelle voulant que des ‘élites’ égoïstes et corrompues soient à la manœuvre. En réalité, ils ont sans doute raison, en partie du moins : certaines ‘élites’ ont toujours tendance à pécher par cécité, à refuser de chercher à voir ce qu’il se passe au-delà de leur ‘bulle’ et à ne pas tolérer que des intrus, des corps étrangers par nature toujours dérangeants, puissent venir y fouiner et dénoncer. La manière dont la Commission se débat actuellement avec le sparadrap de ‘l’affaire Selmayr’ qui lui colle aux doigts témoigne de cette fâcheuse tendance à ne supporter que l’entre-soi (EUROPE 11979)...
Toutefois, les mécontents prennent malheureusement toujours le risque de voir leurs dénonciations légitimes tomber dans les rets de pêcheurs en eaux très troubles. Tout permet d’affirmer que le réflexe de se barricader derrière des frontières nationales redevenues étanches (est-ce réellement possible dans le monde qui est le nôtre ?) et de renouer allègrement avec le protectionnisme n’entraînerait aucun bienfait pour ceux qui souffrent. Bien au contraire.
Non, le problème est ailleurs. Il est sans doute là où certains, dans les années 1930, avaient cru le discerner : dénonciateurs inlassables du désordre politico-économique de l’époque, des personnalistes – et fédéralistes radicaux – tenaient alors dans la revue si mal nommée L’Ordre Nouveau des propos qui entrent curieusement en résonance avec le temps présent. Dans L’Europe en formation (n° 381, automne 2016), le chercheur Christian Roy en exhume certains, par exemple cette saillie de Daniel-Rops sur le libéralisme en 1935 : « Cette liberté qu’il réclame théâtralement pour les abstraites forces économiques, elle aboutit, pour des millions d’hommes, de chair et de sang, à la liberté de mourir de faim. » Le trait est peut-être trop noir pour aujourd’hui, mais n'aurait-il pas pour autant été judicieux d’entendre le fédéraliste intégral Alexandre Marc lorsqu’il s’exclamait : « C’est tout de suite, ici et maintenant, et au sein même du désordre, qu’il s’agit de rebâtir une économie et des institutions au service de l’homme, c’est-à-dire au service de sa liberté » ? Ne serait-ce pas la bonne manière de couper l’herbe sous le pied de tous les populismes et extrémismes ?
Ces personnalistes renvoyaient dos à dos fascistes et communistes, soit les dictateurs en puissance de l’époque. Esprits libres et indépendants, ils n’épargnaient rien ni personne, à l’instar du penseur suisse Denis de Rougemont lâchant en 1938 : « Le réflexe du libéral devant le péril, c’est de faire un fascisme. Fut-ce même pour se défendre du fascisme. » Et son compagnon français Jacques Ellul d’enfoncer le clou en désignant, dans Esprit, « le fascisme fils du libéralisme ». Que diraient-ils aujourd’hui du néolibéralisme et de l’emprise des GAFA et autres multinationales qui se jouent des États ?
Certains réagiront à ces quelques citations en observant que l’Histoire ne bégaie pas, du moins, jamais dans des conditions parfaitement identiques. Dont acte ou du moins, acceptons-en l’augure. Il est toutefois, par les temps troublés qui courent, plus que jamais impératif de se souvenir avec l’écrivain Marek Halter que « le plus grand danger n’est pas tant l’oubli de ce qui advint par le passé que l’oubli de l’essentiel : comment le passé advint ».
La conviction de ces hommes du passé à la voix si actuelle est que rien de bon n’était à attendre des États (qu’ils ravalaient d’ailleurs, dans leur revue, à un simple « état »...) et que seul le passage à une Europe unie, à une Fédération européenne permettrait de contenir les totalitarismes. Ils n’ont pas été écoutés et le monde a connu la guerre.
Est-il déplacé de penser que l’alternative reste la même aujourd’hui, pleinement identique ?
Michel Theys