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Bulletin Quotidien Europe N° 11635
REPÈRES / RepÈres

Il faut impérativement se souvenir de comment le passé advint…

La naïveté peut-elle être accoucheuse de vérité, aussi désagréable celle-ci doive-t-elle être ? Osons là, et posons cette question : la Hongrie serait-elle aujourd’hui admise au sein de l’Union européenne ? À vrai dire, tout permet d’en douter, même s’il est vrai que le réalisme des familles politiques européennes se nourrit plus du cynisme que de l’éthique (et cette pique vise, en l’occurrence, tout autant le Parti populaire européen que le Parti socialiste européen, tant il est vrai que la Slovaquie de Robert Fico ne présente pas plus de gages démocratiques que la Hongrie d’Orbán). Certains en veulent à Jean Asselborn pour avoir dit en termes fort peu diplomatiques que les pays dont les dirigeants « bâtissent des clôtures contre des réfugiés de guerre, (…) violent la liberté de la presse ou l’indépendance de la justice » violent « les valeurs de l’Union européenne » et, à ce titre, méritent la honte d’en être exclus « temporairement, voire même définitivement ». Sur le fond, le ministre luxembourgeois des Affaires étrangères a eu parfaitement raison de sonner le tocsin !

Ce dimanche 2 octobre, les citoyens hongrois sont conviés à un référendum voulu par Viktor Orbán pour infliger un camouflet à la Commission de Jean-Claude Juncker, coupable d’avoir suggéré une répartition des demandeurs d’asile entre les États membres. Ils seront priés de répondre par oui ou par non – et le non l’emportera évidemment de manière massive – à une question puante car biaisée : « Voulez-vous que l’Union européenne impose une relocalisation obligatoire de citoyens non-hongrois en Hongrie sans l’approbation du Parlement hongrois ? » Que pouvait-on légitimement espérer d’autre de la part d’un homme qui aimerait aussi rétablir la peine de mort, rétorquant de manière hautaine à ceux qui osent lui rappeler que l’Europe l’a proscrite dès avant que la Hongrie n’y adhère : « Les traités européens ne sont pas des commandements divins » ? Est-ce à dire qu’ils ne sont, pour le Premier ministre hongrois, que de vulgaires chiffons de papier ?

En réalité, Viktor Orbán n’en fait plus mystère, c’est à vouloir changer la nature de l’Union telle qu’elle est qu’il s’attèle. Avec son compère polonais Jarosław Kaczyński, c’est à une croisade visant à faire de l’Europe le réceptacle de « démocraties illibérales » qu’il invite, c’est-à-dire à voir apparaître un peu partout, sur la vague des déferlantes populistes, des démocraties autoritaires et xénophobes, l’objectif étant également de se poser en défenseurs d’une « civilisation européenne » réactionnaire et fantasmée. Sont-ils audibles ? Coïncidence, les Autrichiens étaient appelés, le même dimanche 2 octobre, à choisir leur nouveau Président, ayant à choisir entre un septuagénaire écologiste et un candidat d’extrême-droite. Suite à un couac technique, ce scrutin est finalement reporté au 4 décembre. On n’ose imaginer ce que ce report inspirera à un journaliste collaborant au Visegrad Post qui avait déjà vu dans l’annulation du verdict électoral initial « une étape supplémentaire franchie dans la crise des institutions d’Europe, démontrant une fois de plus les problèmes systémiques de fausses démocraties vieillottes et vérolées par les lobbies, la corruption et les idéologies mortifères opposées aux intérêts directs des États et de leurs peuples ».

C’est donc peu de dire que l’ancien empire des Habsbourg – et, plus largement, l’Europe centrale – se laisse contaminer par des aspirations idéologiques nauséabondes et, partant, inquiétantes. Jean Asselborn a raison, cette dérive pose un problème majeur à l’Union européenne qui ne peut plus, à aucun prix, fermer les yeux en se pinçant le nez. Elle le peut d’autant moins que ce mal-là ne connaît pas plus les frontières que les djihadistes, le crime organisé ou les capitaux qui fuient : pour paraphraser Jean de la Fontaine, tous les pays membres n’en mourraient pas, mais tous étaient atteints du même mal. Il est plus que temps de se souvenir, comme y invite l’écrivain Marek Halter (que Viktor Orbán n’a vraisemblablement jamais lu…) que « le plus grand danger n’est pas tant l’oubli de ce qui advint par le passé que l’oubli de l’essentiel : comment le passé advint ». Un examen de conscience est donc requis d’urgence. Il l’est dans chacune des démocraties que compte l’Union, toutes étant, à un titre ou à un autre, atteintes d’un mal qui provoque l’insatisfaction sournoise et grandissante de leurs citoyens. Il l’est dans l’Union plus que partout ailleurs, parce que la démocratie y est prise en otage par les États, prétendument au nom des démocraties nationales. À cette heure, l’extrême-droite reste partout « électoralement minoritaire » ; mais, ainsi que vient de l’expliquer le Pr. Sylvain Kahn (Slate du 13 septembre), « en raison de l’aveuglement, du manque de colonne vertébrale ou de la lâcheté des partis dits de gouvernements, de leurs dirigeants et des médias qui les soutiennent, cette extrême-droite polymorphe, polyphonique, inconsistante et minoritaire devient culturellement et politiquement majoritaire ! » Il convient donc de mettre de toute urgence un terme à la « colonisation culturelle des partis démocratiques classiques ». Au moins la Hongrie d’Orbán, la Pologne de Kaczyński, mais aussi la République tchèque, la Finlande, le Danemark et beaucoup d’autres ont-ils le mérite de nous rappeler comment le passé advint…    Michel Theys

 

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