*** JAN VAN DER HARST, GERRIT VOERMAN (sous la dir. de): An Impossible Job? - The Presidents of the European Commission, 1958-2014. John Harper Publishing (27 Palace Gates Road, London N22 7BW, UK. Tél.: (44-1767) 604951 - Courriel: custserv@turpin-distribution.com - Internet: http://www.johnharperpublishing.co.uk ). 2015, 312 p., 29 €, 20 £. ISBN 978-0-9571501-6-4.
Ce livre, œuvre d'historiens renommés, est tout entier consacré à la place qui a été occupée par la Commission européenne au cours du processus d'intégration des cinquante dernières années et, en particulier, au rôle qui a été joué dans cette aventure par les présidents successifs de cette institution. Dans une introduction qui le voit planter le décor de manière rigoureuse et précise, le journaliste néerlandais Jan Werts a le bon goût de rappeler que la Commission (économique) européenne née avec les Traités de Rome s'est rapidement révélée un acteur indispensable de la construction européenne, mais qu'elle a aussi - et surtout ! - été le symbole d'un recul par rapport au pouvoir décisionnel et à l'indépendance que les six pays fondateurs de la Communauté européenne du charbon et de l'acier avaient concédé, au début des années 50, à la Haute Autorité présidée, dans un premier temps, par un certain Jean Monnet. Toute l'histoire de la construction européenne qui se redécouvre dans ces pages à travers l'héritage laissé par chacun des présidents de la Commission met aussi et avant tout en lumière la tension entre approches supranationale et intergouvernementale qui n'a jamais cessé d'influencer le cours de l'intégration européenne.
Est-ce pour cette raison que le jovial Roy Jenkins, le seul Britannique à avoir été appelé à présider l'institution du Berlaymont, a considéré un jour qu'il s'agissait d'un « boulot impossible » ? En tout cas, c'est à l'évidence la cause des ennuis majeurs - ils lui valurent son départ de Bruxelles - que la France du général de Gaulle réserva au défricheur Walter Hallstein, ce proche du chancelier Konrad Adenauer ayant eu la mauvaise idée de s'aventurer, résume Jan Werts, dans « une exploration idéaliste du terrain pouvant conduire à une Europe fédérale basée sur une intégration politique supranationale, avec la Commission comme gouvernement européen embryonnaire ». De la galerie des portraits qui suivent, il ressort très clairement que les allergies ressenties par la France gaulliste a tout ce qui pouvait faire de l'ombre à la souveraineté nationale n'ont pas tardé à contaminer d'autres capitales, la britannique en tout premier lieu puisque des résidents au 10 Downing Street s'adjugèrent notamment, au nom de cette croisade antifédéraliste, les scalps de deux Premiers ministres belges pressentis pour prendre la tête de la Commission. Ils ne figurent donc pas parmi les croquis qui sont réservés, dans ces pages vivantes, outre à Hallstein et à Jenkins, au Belge Jean Rey (au service de « l'Europe chaque fois que possible », à Franco Maria Malfatti qui abandonna l'Europe pour revenir politiquement sur ses terres italiennes, au Néerlandais Sicco Mansholt dont on se souvient moins qu'il termina son mandat qu'en tant que père de « l'Europe verte », au gaulliste modéré que fut François-Xavier Ortoli, au Luxembourgeois diaphane Gaston Thorn, au Français Jacques Delors qui fit vivre à l'Europe un âge d'or en s'appuyant sur le président Mitterrand et le chancelier Kohl, aux nettement moins éclatants Jacques Santer et Romano Prodi, aux deux Commission enfin présidées par le « réformateur prudent » que se voulut José Manuel Barroso.
Dans les conclusions qu'ils tirent, les coordinateurs de l'ouvrage - Jan van der Harst est professeur d'histoire et de théorie de l'intégration européenne à l'Université de Groningen, Gerrit Voerman y étant entre autres le directeur du Centre de documentation sur les partis politiques néerlandais - relèvent entre autres que les Traités les plus importants ont été signés ou mis en œuvre sous les présidences les plus longues (Hallstein, Delors et Barroso), que la France et l'Allemagne ont été de tous temps les véritables « faiseurs de roi » bruxellois, ayant depuis appris qu'ils auraient à composer avec les desideratas de Londres et, nettement plus constructif, avec l'irrésistible parlementarisation de la fonction, ce dont Jean-Claude Juncker est l'incarnation actuelle. Ils s'intéressent au profil des différents présidents, au poids de leur nationalité dans leur choix, à leurs affiliations politiques et à leurs compétences respectives (notamment sous l'angle linguistique. Pour terminer, ils analysent la présidentialisation progressive de la Commission, Jacques Delors n'ayant sans doute pas été pour rien dans cette évolution en raison de son autorité personnelle. Piers Ludlow rappelle notamment à ce propos, dans le portrait, qu'il lui consacre que le chancelier Kohl demanda que ce soit Delors en personne et non pas la Commission en tant que telle qui soit chargé de la gestion d'un dossier important. Constat paradoxal car, en même temps, Delors est depuis 1981 le seul président de la Commission à n'avoir pas été membre du Conseil européen, alors que ce dernier s'est fixé pour règle de n'en plus choisir que parmi ceux qui l'ont fréquenté. Faut-il s'en plaindre dans le cas de Juncker ? Sans doute pas, du moins s'il parvient à tenir tête à la personne désormais placée à la tête du Conseil européen, cette nouvelle créature politique ayant évidemment « encore davantage compliqué la position du président de la Commission ». Michel Theys
*** OLGA GIOTI-PAPADAKI: L'intégration politique européenne et les politiques de solidarité. Éditions Kritiki (4 rue Papadiamantopoulou, GR-11528 Athènes. Tél.: (30-210) 8211812 - fax: 8211026 - Courriel: biblia@kritiki.gr - Internet: http://www.kritiki.gr ). 2015, 368 p., 21,99 €. ISBN 978-960-586-035-6.
L'Union européenne est un système transnational de gouvernement dans lequel la souveraineté est partagée entre les États membres et des institutions supranationales. La relation entre celles-ci et les États membres continue de varier au fil du temps en raison de la manière fluctuante dont les capitales acceptent l'enceinte européenne qui leur donne l'impression de les surplomber et, d'autre part, de la disponibilité plus ou moins grande des peuples d'Europe à appuyer le processus d'intégration. Détentrice de la Chaire Jean Monnet au Département du Développement économique et régional à l'Université de Panteion à Athènes depuis 1997, Olga Gioti-Papadaki explique dans cet ouvrage que ce processus est aussi le résultat de l'interdépendance sans cesse croissante observée depuis les années 50. Bien que les contrastes étatiques demeurent et que les pouvoirs de l'Union restent limités, les États membres n'en ont pas moins transféré une partie importante de leurs prérogatives à des institutions supranationales, limitant ainsi volontairement leur indépendance ou, du moins, la rendant plus forte en la partageant. Afin de maximiser les effets positifs de l'intégration européenne, il est nécessaire, explique cette enseignante, de renforcer la cohésion de l'ensemble, compte tenu des élargissements successifs qui menacent de plus en plus de faire de l'Union un ensemble hétérogène. (AKa)
*** MAKIS ANDRONOPOULOS: Le Syndrome allemand. La Grèce et l'Europe contre la particularité allemande. Éditions Taxideftis (10 rue Valtetsiou, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3638616 - fax: 3638617 - Courriel: info@taxideftis.gr - Internet: http://www.taxideftis.gr ). 2015, 392 p., 19,17 €. ISBN: 978-960-9692-25-0.
Qui sont en fin de compte les Allemands ? Comment ceux-ci ont-ils fonctionné au cours de l'histoire de l'Europe ? Pourquoi sont-ils considérés par certains comme les personnes les plus métaphysiques d'Europe ? Pourquoi Napoléon est-il vu par d'autres comme le « père » de l'Allemagne ? Qu'est-ce qui a fait trembler Bismarck et a entraîné l'Europe dans la Grande Guerre ? Kant et Hegel sont-ils les responsables de l'idéologie du nazisme ? Comment Marx, Nietzsche et Spengler ont-ils dégradé l'idéalisme allemand ? Quel est le mythe de « l'exil intérieur » ? Les responsables des atrocités commises dans les crématoriums en Grèce, ce sont les nazis ou les Allemands ? Comment et avec quels moyens le « nettoyage des nazis » a-t-il pu être opéré après la guerre ? Des réponses à ces questions et à bien d'autres encore, l'économiste Makis Andronopoulos s'est employé à en trouver à partir d'une grande variété de sources scientifiques avant de les rassembler dans ce livre. Directeur de plusieurs journaux quotidiens grecs, il a voulu ainsi chercher à comprendre d'où venait la « posture allemande » observée lorsque la tension créée par la politique économique imposée par Berlin à la Grèce a commencé à menacer de dégénérer. À cette fin, il s'est mis en tête de chercher à décoder la stratégie de la capitale allemande en revenant sur les craintes de général de Gaulle, les distances gardées avec Berlin par les Britanniques, les mystères de la relation très étrange nouée au sein du « moteur » franco-allemand, l'acquisition ésotérique de la réunification et, enfin, l'émergence de l'Allemagne comme puissance géoéconomique assumée. L'auteur explore la nouvelle « religion » de l'eschatologie rationaliste et la soif présentée comme insatiable des Allemands pour le pouvoir, pour la victoire, pour la domination, sans parler de leur incapacité à digérer leurs défaites. Makis Andronopoulos interprète les événements qui manifestent, à ses yeux, la montée en puissance d'un fascisme postmoderne, du nouveau racisme de la biopolitique, le ciblage des Grecs et la gestion de la crise de la zone euro par Berlin en attestant. Cette recherche révèle l'attraction mystique que le Sud exercerait sur les Allemands et compare ce qui en découle, l'invasion d'Hitler hier et la domination économique aujourd'hui, la Grèce incarnant plus que jamais le soleil à placer dans l'œil du cyclone allemand. Ce « syndrome allemand » s'exprimerait ouvertement jusque dans la philosophie allemande elle-même, restant plus que jamais d'actualité mais sous des formes neuves et différentes dans le cadre de la zone euro. (AKa)
*** CHARIS PAMPOUKIS: A propos de l'espoir. Un plan national pour surmonter la crise. Éditions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél.: (30-210) 3661200 - fax: 3617791 - Courriel: webmaster@livanis.gr - Internet: http://www.livanis.gr ). 2016, 336 p., 14,90 €. ISBN 978-960-14-3025-6.
La Grèce vit depuis six ans dans les affres de la récession suite au cycle des mémorandums. La question qui domine et angoisse l'ensemble de la population grecque est de savoir si, quand et comment il sera enfin possible de sortir de la crise en lançant un nouveau programme visant à un renouveau national. Professeur de droit privé à la faculté de droit de l'Université d'Athènes où il enseigne le droit international privé, l'arbitrage international et le droit commercial international, Charis Pampoukis - qui fut également ministre d'État auprès du Premier ministre George Papandreou d'octobre 2009 à juin 2011 - essaie d'y répondre avec cet essai. Après avoir procédé à une analyse des causes de la crise et des erreurs de gestion commises, il avance des propositions visant à sortir le pays et ses habitants du marasme dans le cadre d'un plan national bâti sur du solide. Il prône ainsi l'ouverture de dix chantiers pour réorganiser le pays et le mettre en mesure de relever les défis à venir, ce qui ne sera pas possible, selon lui, sans garantir l'indépendance nationale. Pour Charis Pampoukis, l'espoir réside en réalité en chacun des citoyens grecs, tant il est vrai que la démocratie aura plus que jamais à être mesurée par la capacité de la nation à définir son destin. Ce livre doit être lu, précise-t-il, comme un message d'espoir annonçant que la survie est possible. (AKa)
*** ERIC BUSSIERE, OLIVIER DARD, GENEVIÈVE DUCHENNE (sous la dir. de): Francis Delaisi, du dreyfusisme à « l'Europe nouvelle ». Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Euroclio", n° 91. 2015, 264 p.. ISBN 978-2-87574-285-8.
Ayant vécu entre 1873 et 1947, Francis Delaisi n'avait jusqu'à présent jamais fait l'objet d'un ouvrage, alors que son nom était régulièrement cité par ses contemporains et que des épisodes de sa biographie ont été abordés par des historiens aux spécialités très différentes. Il faut y voir le reflet d'un itinéraire éclaté, pour le moins déroutant mais dont les historiens réunis dans ces pages restituent la part de cohérence. Jeune étudiant dreyfusard, Delaisi s'impose avant 1914 comme une figure marquante du syndicalisme révolutionnaire et se fait remarquer par des essais virulents contre les « maîtres de la France » et les « marchands de canons ». En lutte contre les élites et aux marges du système, Francis Delaisi le pénètre au lendemain du premier conflit mondial en devenant, grâce à un essai remarqué sorti en 1929, « Les Deux Europe », un expert en économie reconnu par les institutions françaises et internationales et un défenseur de la cause européenne. En 1936, le Front populaire redonne de la vigueur au polémiste. Il édite alors sous l'égide du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes « La Banque de France aux mains des deux cents familles ». Mais le personnage demeure un pacifiste convaincu. La défaite ouvre la dernière phase d'un parcours qui s'achève dans le collaborationnisme. Au final, l'itinéraire de Delaisi se lit comme le produit d'un parcours franco-français mais aussi européen, illustrant un souci écriture d'une nouvelle histoire de l'Europe. (PLa)