Partir de loin. Les aspects dramatiques de la crise égyptienne, avec morts et blessés, ont logiquement dominé les informations. Au moment où le retour au calme, du moins apparent, semble se dessiner, un autre exercice s'impose: les répercussions des événements sur les relations entre l'Égypte et l'Europe. Les appels à la sagesse, tels que la déclaration de Catherine Ashton au nom de l'UE, sont inévitables, mais leur efficacité est douteuse. Notre bulletin 10884 en a rendu compte: Mme Ashton a invité les forces politiques et militaires égyptiennes à la réconciliation, à agir de façon responsable, à éviter l'escalade de la violence ; et elle a réclamé une enquête rapide, approfondie et impartiale. Ces vœux sont logiques mais n'apportent rien pour comprendre les répercussions sur les relations entre l'UE et l'Égypte. Il faut partir de loin.
Les causes du drame actuel. Trois éléments dont dépendent la grandeur et la prospérité de l'Égypte actuelle sont compromis. Le premier concerne l'attrait mondial pour l'ancienne civilisation du pays ; le deuxième réside dans l'eau du Nil ; le troisième se situe dans l'apport du Canal de Suez.
La civilisation de l'Égypte antique avait précédé de quelques millénaires aussi bien la naissance de Jésus, que celle de Mahomet. Après de nombreuses péripéties (guerres notamment avec Rome, colonisation, etc.) et jusqu'à l'indépendance de 1922, la civilisation arabe avait eu l'habilité et la grandeur d'âme nécessaires pour faire coïncider les trois aspects. Cette époque est révolue, car:
1. La sécurité du Canal de Suez est compromise par le banditisme de pays riverains ;
2. Les revendications de l'Éthiopie et d'autres pays proches compromettent la maîtrise de l'eau du Nil ;
3. Le financement américain de l'armée égyptienne disparaît si l'accord Égypte/Israël n'est pas respecté.
Si le soutien américain (plus d'un milliard et demi de dollars par an) disparaît, l'armée égyptienne perd son armement moderne et donc l'essentiel de son efficacité et de sa capacité d'agir. En l'absence d'une pacification interne radicale garantie, la quasi-disparition du tourisme, source essentielle du budget égyptien, se prolongera et l'achat des denrées alimentaires indispensables pour nourrir la population deviendra de plus en plus problématique. Le problème de l'eau du Nil est en discussion avec l'Éthiopie, mais un compromis n'est pas simple. En l'absence de solutions stables dans ces trois domaines, les appels à la sagesse resteront un exercice de style, sans aucune efficacité réelle sur le redressement du pays.
Financements colossaux d'autres sources. Comment l'Égypte pourrait-elle sortir d'une telle accumulation de difficultés ? Ainsi qu'il était prévisible, le monde musulman en général, et arabe en particulier, commence à bouger, et ceux qui sont en mesure de le faire utiliseront l'instrument le plus efficace: des financements colossaux. L'Arabie saoudite aurait annoncé un versement de cinq milliards de dollars et les Émirats arabes unis de trois ; le Qatar aurait déjà acheté 4 milliards de dollars de bons du Trésor égyptiens, mais serait en fait plus timide. Certes, ce n'est pas une solidarité désintéressée ; les financements se situeraient dans le cadre des rivalités entre les différentes tendances religieuses musulmanes, les salafistes d'une part (qui en Égypte soutiennent les Frères musulmans) et les courants opposés de l'autre. Ce n'est pas à nous Européens d'intervenir dans ces rivalités, ni de prendre position.
L'Europe ne doit pas oublier sa dette historique… L'Europe n'a pas à choisir entre les factions internes du monde musulman, c'est entendu ; mais elle ne doit jamais oublier que c'est la culture musulmane qui a sauvé en son temps (avec l'aide de quelques monastères européens) les textes essentiels des civilisations grecque et romaine, à l'époque où l'Occident les avait largement oubliées, perdues. C'est une dette perpétuelle qui impose le respect et la coopération réciproques, sans parler des liens historiques entre la Rome antique et l'Égypte de cette époque. L'Égypte est d'ailleurs de loin le pays arabe le plus peuplé.
… mais elle doit tenir compte de l'évolution. Ceci dit, il faut prendre acte du fait que l'Égypte d'aujourd'hui n'a plus rien à voir avec le Printemps arabe, auquel elle avait participé au départ. L'UE a maintenu le contact avec les autres pays de ce Printemps, auxquels se sont ajoutés Maroc et Algérie. C'est un aspect important de la politique européenne, qui implique tous les pays de la rive sud de la Méditerranée. La place de l'Égypte est désormais ailleurs, politiquement et économiquement. L'Europe doit en tenir compte.
(FR)