Banques, les vraies responsables. Il est logique que le monde bancaire soit sur la défensive dans l'affaire de Chypre: il a tellement de responsabilités que l'effort de s'en sortir avec le moins de dommages possible est compréhensible. Ce qui étonne, c'est l'absence de griefs explicites à leur égard. Des banques qui appliquent à leurs clients des taux d'intérêt hors marché et qui s'endettent dans des proportions qui représentent un multiple du PIB de leur pays, c'est quand même étrange ; sans parler des perplexités sur l'origine d'une large partie des dépôts russes. Le silence, ou presque, sur la responsabilité des banques est d'autant plus surprenant de la part des parlementaires européens, car c'est en large partie grâce à eux que l'UE a approuvé, ou est en train de définir, une législation communautaire qui imposera enfin des normes financières rigoureuses. L'application des disciplines sera lente et progressive, mais c'est largement grâce au Parlement européen qu'elles existent telles qu'elles sont.
Que l'on se préoccupe des petits épargnants chypriotes, c'est logique ; ils ne doivent pas être les victimes des manœuvres des banquiers, ni du caractère parfois douteux des dépôts d'origine russe ; mais les responsabilités des banques auraient aussi dû être soulignées. Les ministres des Finances de la zone euro et la troïka ont sans doute commis des erreurs tactiques ; mais il est compréhensible qu'ils se soucient de défendre les ressources communautaires, dans cette période de difficultés généralisée. On constate que la solution en définitive retenue hier correspond largement aux premiers plans de sauvetage de l'Eurogroupe, refusés par Chypre sous la pression des banques.
Chypre représente pour la Russie la présence dans la Méditerranée. À première vue, la Russie ne poursuivait qu'un objectif dans l'affaire chypriote: ne pas verser un centime, en faisant valoir que les difficultés de l'île sont une affaire interne de l'UE. C'est pourquoi Moscou avait rejeté les compensations offertes par Chypre à la taxation des dépôts russes. À Moscou on affirmait d'ailleurs que, pour l'UE, l'addition était insignifiante: d'après un journal russe, 17 milliards d'euros pour assainir les banques chypriotes sont une bagatelle pour les finances européennes.
La réalité est, du point de vue politique et stratégique, bien différente. Chypre représente pour la Russie la présence en Méditerranée. Autrefois, cette présence passait plus au sud par la Géorgie, mais le contexte là-bas est devenu compliqué et la présence à Chypre est devenue prioritaire. À présent, la situation sur place est éloquente: environ 40 000 Russes sont installés sur l'île et le russe y est devenu la deuxième langue ; des écoles russes y ont ouvert et la presse russe y est distribuée ; il y a quelques jours, un patriarche est arrivé de Moscou pour inaugurer une église orthodoxe.
Cette présence est officiellement affirmée. Le commandant de la flotte russe, l'amiral Viktor Chirkov, a récemment annoncé la formation d'une task-force qui opérera dans la Méditerranée sur une base permanente. Chypre est située à 70 km de la Turquie et à 100 km de la Syrie, Égypte et Israël sont aussi tout proches. Sans parler des énormes gisements de gaz naturel autour de l'île, dont l'exploitation est déjà en discussion entre Nicosie et la Turquie, Israël, l'Égypte et d'autres pays riverains plus ou moins lointains.
(FR)