Contre violence et intolérance ? Dans les pays du Printemps arabe et les autres pays de la rive sud de la Méditerranée, les forces favorables à la liberté et à la démocratie se sont réveillées et se font de plus en plus entendre. J'ignore si un mouvement analogue existe aussi ailleurs, chez les musulmans de l'Asie profonde ; je ne m'exprimerai pas sur des situations où l'influence de l'UE est limitée. Mais les évolutions dans la zone méditerranéenne nous concernent directement, pour des raisons géographiques et historiques évidentes. Or, dans cette zone, l'avancement est évident: les forces politiques et une partie considérable des opinions publiques s'expriment de manière de plus en plus explicite contre la violence et l'intolérance et pour le resserrement des liens avec l'Europe. Des observateurs affirment que le conflit actuel n'est pas entre l'Islam et l'Occident mais entre deux Islam: celui qui veut la paix et l'autre qui veut la guerre, celui qui recherche le dialogue des civilisations et pas le conflit.
Il est vrai que dans les pays de la rive sud, les partis et mouvements à caractère religieux ont souvent gagné les élections locales, mais sans recueillir des majorités absolues, le résultat étant des gouvernements de coalition qui s'opposent presque toujours aux salafistes et aux positions extrémistes en général. En Tunisie, l'opposition à la violence et les revendications des femmes sont soulignées par tous les observateurs. Un ministre a défendu avec vigueur les acquis du passé, en déclarant dans une interview: « Les Tunisiens ont fait la révolution pour conquérir davantage de liberté, pas pour perdre l'acquis. » En Égypte, les sondages indiquent que pour la majorité du peuple, l'objectif prioritaire est l'amélioration des conditions de vie, alors que les forces politiques et les militaires continuent à défendre leurs prérogatives respectives. Les observateurs sur place voient et entendent les femmes et les jeunes filles tunisiennes défendre leurs droits et leur mode de vie, et entendent personnalités et intellectuels faire valoir une conception de l'Islam éloignée de l'image que des musulmans ont montré en Europe, dans certaines zones africaines et dans l'immensité asiatique.
Une autre image de l'Islam. On assiste actuellement à l'effort de faire valoir une image radicalement différente de la civilisation des musulmans, de leur mode de vie et de leur mentalité, et même de leur attitude face à la religion. Une image tranquille, dans laquelle une grande partie des fidèles fêtent la fin du Ramadan comme les chrétiens fêtent Noël, souvent par tradition. On ne doit pas confondre les extrémistes avec la masse des musulmans qui se fondent dans la population, résident en Europe ou vivent de l'autre côté de la Méditerranée, et parfois critiquent sévèrement les autorités de leur pays. Ces modérés seraient souvent les premières victimes des fanatiques, avant même les Occidentaux ; ils sont toutefois frustrés, les jeunes surtout, lorsqu'ils ne se sentent pas acceptés dans le pays d'accueil.
Il me semble évident que cette description ne doit pas être prise à la lettre. Le rejet de la culture du pays d'accueil et la volonté d'imposer leur mode de vie existent, c'est souvent l'attitude des musulmans immigrés, encore plus vive dans la deuxième génération ; et les violences antioccidentales récentes dans l'ensemble du monde musulman sont bien réelles. La laïcité n'est pas la normalité.
Un choix définitif ? Mais si quelque chose bouge, on ne peut que s'en féliciter. Si l'évolution dans les pays du Printemps arabe se confirme et s'étend aussi dans les pays proches, les perspectives de coopération avec l'Europe sont relancées et multipliées. Ces pays sont évidemment libres de choisir leur voie et leur mode de vie ; mais il serait impensable pour l'UE de coopérer étroitement avec ceux qui ne réagiraient pas à l'assassinat d'un ambassadeur occidental ou qui admettraient la violence et autres comportements incompatibles avec une véritable coopération. Or, dans les pays où ambassades, lieux de culte et Occidentaux ont été attaqués, les autorités sont en général intervenues efficacement pour les protéger.
Tareq Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux, s'est ainsi exprimé: « La liberté d'expression est un acquis occidental incontesté et incontestable, une avancée philosophico-morale de l'humanité. Tout recul dans ce domaine ne rendrait pas service à ce qui fait l'être humain: la liberté. (…) Le Prophète a interdit de s'attaquer aux ambassadeurs et aux émissaires. On assiste à une ironie de l'histoire lorsque des musulmans tuent pour le Prophète contre le Prophète, contre les enseignements de leur religion elle-même. »
On peut en définitive se demander si les drames récents n'ont pas incité les pays de la rive sud de la Méditerranée à choisir définitivement un Islam ouvert et fondé sur des principes de tolérance et de liberté, en vue de consolider et approfondir la coopération avec l'UE.
(FR)