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Bulletin Quotidien Europe N° 10646
Sommaire Publication complète Par article 14 / 35
INSTITUTIONNEL / (ae) international

L'UE confrontée à sa perte de crédibilité

Berlin, 02/07/2012 (Agence Europe) - « European influence under scrutiny » était le titre du European Forum of Think Tanks organisé, mardi 26 et mercredi 27 juin à Berlin, par Notre Europe en coopération avec la Stiftung Wissenschaft und Politik (SWP) et en partenariat avec AGENCE EUROPE. Cette troisième édition du forum (après Paris en 2008 et Barcelone en 2010), qui réunit une trentaine de think tanks dans le cadre du programme de Notre Europe baptisé « Think Global Act European », a permis à près de 70 responsables politiques et chercheurs d'analyser et de débattre en profondeur de l'influence de l'Union européenne sur la scène internationale.

Mesurer l'influence réelle d'un pays ou a fortiori d'une entité aussi complexe que l'UE n'est pas chose aisée. Comme l'a souligné le professeur Richard Cooper (Harvard University), le choix d'un critère tel que le nombre de mentions d'un pays ou d'une région dans la presse et/ou sur Internet peut augmenter considérablement en quelques jours sous l'effet d'un phénomène climatique, d'une compétition sportive, d'une guerre ou encore d'une crise économique ou sociale majeure, sans que cela soit nécessairement déterminant en termes d'influence. Pour lui, l'UE dispose d'une capacité réelle de leadership par l'exemplarité (les succès de l'intégration européenne depuis 50 ans ; l'attractivité exercée par le modèle européen en direction de l'Europe centrale et orientale) et par l'initiative (création de la Cour pénale internationale ; changement climatique ; crise russo-géorgienne ; intervention en Libye). Mais, comme l'ont rappelé d'autres intervenants, l'initiative relative à la Géorgie est plutôt à mettre au crédit de Nicolas Sarkozy qui assurait en 2008 la présidence semestrielle du Conseil européen qu'à celui des institutions de l'UE et l'intervention de l'OTAN en Libye est le fruit d'une volonté franco-britannique. Il y aurait dès lors lieu de distinguer l'influence de l'Union européenne en tant que telle de celle des Européens au sens large. Un avis que ne partage pas Volker Perthes, directeur de la SWP, qui observe que cela ressemble fort à l'attitude des gouvernements nationaux qui présentent des actions comme nationales même lorsqu'elles s'inscrivent dans un cadre européen ou dérivent d'une décision prise à l'échelle de l'Union. Les Chinois interpréteraient-ils différemment le leadership selon qu'il serait exercé depuis Beijing ou Shanghai ? En définitive, ce type d'interprétations ne peut que miner la perception de notre propre influence, estime M. Perthes.

Pour autant, on ne peut pas ignorer l'extraordinaire perte de crédibilité à laquelle l'UE est confrontée sur la scène internationale, des suites de la crise des dettes souveraines et de l'euro, comme l'a souligné Pascal Lamy, des dérives intergouvernementales et de la renationalisation de la politique étrangère observées depuis l'entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, comme l'a dit Antonio Vitorino, et de l'absence de leadership politique dans l'UE et/ou à la tête des institutions européennes, selon plusieurs participants. Parmi bien d'autres domaines, cette perte d'influence se mesure: - dans le secteur financier (un intervenant a ainsi observé que dans des forums comme le G20, le FMI ou la Banque mondiale, « l'Europe n'est plus vue comme partie à la solution mais comme partie du problème, voire comme le problème » ; pour un autre, en dépit de leur forte présence (7 ou 8 Européens), les Européens ne sont plus écoutés parce qu'ils répètent la même chose ou parce qu'ils tiennent des discours contradictoires et la solution ne peut pas venir d'un remplacement des représentants européens par la seule Commission européenne du fait de l'énorme perte de crédibilité des institutions européennes ; - dans le commerce international où l'UE a toujours été un acteur majeur, mais où elle est sortie de la logique du multilatéralisme pour entrer dans une logique de coopération bilatérale (transatlantique, par exemple) ; - dans la coopération au développement, où sa capacité de financement diminue alors que celle des pays émergents augmente ; - en matière d'environnement et de changement climatique où « le drapeau européen est toujours là, mais il flotte tout seul ». Pour sortir de cet engrenage dans lequel la perte d'influence s'accélère, l'UE doit défendre son modèle d'économie sociale de marché, affirme un participant en soulignant que ce modèle fondé sur l'équité sociale est un élément essentiel de l'identité européenne et de son attractivité. Pour Pascal Lamy, l'UE est confrontée à « un problème existentiel » et il y a une urgente nécessité d'une plus grande intégration politique, de « plus de coopération, de solidarité et de discipline ». « Il est urgent d'aller vers quelque chose de plus fédéral », a ajouté l'ancien commissaire européen en se disant aujourd'hui « agnostique » quant au débat entre caractère intergouvernemental et communautaire, tant il est urgent d'avancer.

En matière de politique de sécurité et de défense commune (PSDC), les participants ont souligné que le monde a changé considérablement depuis l'adoption en 2003 de la stratégie de sécurité de l'UE et qu'il est nécessaire de prendre en compte ces changements (révolutions et instabilité en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, puissances émergentes, réorientation de la stratégie américaine vers le Pacifique, impact de la crise sur les capacités de défense, cybersécurité, etc.). Est-il possible de procéder à une révision de la stratégie de sécurité voire d'engager l'élaboration d'un Livre blanc sur le modèle français ? Les avis divergent. Pour les uns, un tel exercice est délicat à l'heure actuelle et il faudrait attendre un moment plus favorable pour s'assurer que le résultat en vaut la peine. Pour d'autres, comme Ronja Kempin (SWP), le succès de la PESD (l'ancêtre de la PSDC) repose en grande partie sur l'élan généré par l'adoption de la stratégie de sécurité et le déclin de la PSDC est dû en grande partie à l'incapacité de la réviser en 2008. Cette révision serait donc indispensable pour relancer la PSDC aujourd'hui. Avec ou sans révision de la stratégie de sécurité, plusieurs autres pistes devraient être explorées, estime un autre intervenant allemand qui évoque: - une meilleure utilisation des possibilités offertes par le Traité de Lisbonne (coopération renforcée, possibilité pour un groupe d'État membres d'entreprendre une opération au nom de l'UE, notamment) ; - la nécessité de « ne pas éviter le débat sur une politique de défense commune » ; - l'identification de priorités stratégiques claires et hiérarchisées dans les partenariats avec la Russie, l'Inde, la Chine, etc. ; - la poursuite de l'effort engagé par le groupe de Weimar pour renforcer les moyens de la PSDC (il a souligné que le travail réalisé pour obtenir une capacité permanente de planification et de conduite des opérations n'avait abouti, avec l'activation du centre d'opération pour la mission EUCAP Nestor de renforcement des capacités maritimes régionales dans la Corne de l'Afrique, qu'à « un modeste premier pas » qu'il s'agit de dépasser) ; - le lancement de nouvelles opérations « réalistes », même si ce n'est pas la panacée, et à condition de fermer les missions qui ont atteint leurs objectifs ou ne sont pas en mesure de les atteindre ; - un effort accru en faveur d'une approche globale qui combine réellement tous les instruments européens et toutes les actions mises en œuvre par les États membres.

En guise de conclusion, le président de Notre Europe, Antonio Vitorino s'est dit convaincu que, même si le modèle d'intégration européenne est aujourd'hui remis en question, l'Union européenne a su, dans un contexte extrêmement difficile, résister et n'a pas perdu toute influence. Mais la crise doit nous amener « à être moins paternalistes et plus humbles dans nos relations avec nos partenaires » sur la scène internationale, a dit l'ancien commissaire européen. Dans les relations extérieures, le Service européen d'action extérieure vient confirmer que « les institutions ne remplacent pas la volonté politique », mais elles demeurent toutefois utiles pour créer un environnement et développer une culture, qui permettront à terme l'exercice de cette volonté. Quant au domaine de la défense, on observe un manque évident de leadership politique, un défaut de coopération européenne (avec des réticences à s'engager du côté allemand et des replis vers des coopérations bilatérales, comme dans le cas de la France et du Royaume-Uni avec le Traité de Lancaster House) et une absence de coordination dans les coupes claires opérées dans les budgets de défense. Ce qui conduit, le commissaire, qui a été membre de la convention européenne et de la conférence intergouvernementale sur le traité constitutionnel, à rappeler qu'une issue existe dans le Traité de Lisbonne avec la possibilité offerte à un « groupe pionnier » d'avancer au moyen de l'établissement d'une coopération structurée permanente. (OJ)

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