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Bulletin Quotidien Europe N° 10587
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Les socialistes ont ouvert la campagne électorale en vue du renouvellement du Parlement européen - Intervention retentissante de Jacques Delors

Projet et autocritique. Les socialistes européens ont en pratique ouvert la campagne électorale sur le renouvellement du Parlement européen. Telle est, pour moi, la signification de la conférence-débat par laquelle Hannes Swoboda et Harlem Désir (qui en avait été le promoteur), ont présenté le manifeste « Pour une alternative socialiste européenne », avec la participation de Jacques Delors (voir notre bulletin précédent).

Ce document avait déjà été signé par plusieurs personnalités du monde socialiste, et les adhésions se poursuivent. Il va au-delà d'un simple appel à voter socialiste. Il définit une série d'objectifs et d'orientations qui tiennent compte des différences qui existent entre les partis socialistes nationaux, et il comporte aussi une dose d'autocritique rare dans le monde politique. Je cite: « Les socialistes européens sont resté en retrait, souvent incapables de fédérer la colère publique contre la haute finance, réticents à coopérer avec les socialistes au pouvoir dans d'autres États membres, souvent timides dans les forums internationaux, les partis socialistes, sociaux-démocrates et travaillistes ont vu, à quelques exceptions notables près, leur cote de popularité s'effondrer dans de nombreux pays. De plus, le mécontentement engendré par les politiques actuelles de l'UE a été exploité politiquement non pas par la gauche mais par des populistes xénophobes, des nationalistes et l'extrême droite ». Les économies d'Europe (et d'ailleurs) ont été « confisquées par l'irresponsabilité quasi-criminelle du système financier mondial ».

La démagogie facile et inefficace est rejetée. Le document ne préconise pas le gonflement en lui-même des dépenses publiques: « Il n'y a rien de socialiste dans le gaspillage des ressources publiques (…) nous avons le devoir de nous assurer que leur utilisation est efficace ». Certaines de ses orientations figurent déjà dans la panoplie de projets communautaires (par exemple, la taxe sur les transactions financières et les euro-bonds émis par l'UE), d'autres sont controversées (taxer les importations en provenance de pays qui ne respectent pas les normes environnementales). Le volet institutionnel est aussi couvert.

Jacques Delors: du projet de « Parti socialiste européen » au mot « fédéralisme ». Au-delà de ce qui a été indiqué dans notre bulletin précédent, je souligne quelques aspects spécifiques du discours de Jacques Delors à partir de son aveu de départ: « la démagogie n'est pas mon genre ».

Il a évoqué le projet de « Parti socialiste européen », en observant que les socialistes des différents États membres sont tous d'accord lorsqu'ils sont dans l'opposition, ils le sont moins lorsqu'ils sont au gouvernement. Un parti commun permettrait un programme commun ; or, contester ce que fait la droite c'est bien, avoir un programme socialiste commun serait encore mieux.

Il considère que le saut qu'a fait l'Europe en créant l'euro est « plus radical que la création du marché unique ». À présent, « un sursaut s'impose », au niveau européen mais aussi au niveau national car « chaque pays doit jouer son rôle ». L'UE comme ensemble doit accepter les différences entre les États membres, lesquels ne seront jamais identiques. Se rencontrer est bien mais pas suffisant ; et M. Delors a été plutôt caustique sur le dialogue entre les ministres des Finances, dialogue qui consiste souvent « à dire du mal l'un de l'autre ».

On ne résout pas les problèmes par des pirouettes: autrefois, lorsqu'il avait observé que le Pacte de stabilité ne couvrait qu'un volet de l'économie, les États membres avaient tout simplement gonflé le titre: il était ainsi devenu Pacte de stabilité et de croissance, comme si ajouter un mot en modifiait la substance.

Le dialogue social est indispensable à côté du dialogue économique, au niveau européen et national.

La BCE ne peut pas veiller exclusivement à la stabilité des prix, il est inévitable que son action influence la réalité économique, donc en fait, d'une façon ou l'autre, elle s'en occupe.

Jacques Delors a ajouté que les évolutions qu'il préconise correspondent nécessairement à une forme de « fédéralisme », n'hésitant pas à prononcer le mot tabou devant lequel d'autres hésitent.

Défense de la différenciation. M. Delors s'est ensuite exprimé explicitement et vertement sur un autre « aspect tabou » de la politique européenne: la différenciation entre les États membres. Il estime que la zone euro aurait dû naître en tant que « coopération renforcée », du moment que certains États membres ne pouvaient pas ou ne voulaient pas y participer. La possibilité de différenciation « n'est pas une faiblesse, c'est une force » : la zone Schengen n'aurait jamais existé si l'on avait attendu l'unanimité pour la faire naître ! Les États membres ne renoncent pas à leur identité, mais des « délégations de souveraineté » son indispensables.

« Pacte budgétaire »: rien n'est simple. M. Delors n'a pas procédé à une analyse théorique ou juridique de ce texte, il a préféré l'évaluer dans l'application pratique: comment fonctionne-t-il ? De ce point de vue, ce qu'il a constaté l'a laissé perplexe: « rien n'est simple là-dedans ». Ce Pacte, résultat compliqué d'une négociation ardue qui avait dû concilier des opinions différentes, ne sera pas aisé à gérer. Jacques Delors n'a pas affirmé qu'il fallait le renégocier. Sa réponse a été beaucoup plus nuancée, et on le comprend.

Mon opinion personnelle est que la renégociation serait pratiquement irréalisable, car le Traité en question entrera en vigueur automatiquement dès sa douzième ratification par un État membre de la zone euro, même sans la France ; à ce moment-là, comment le négocier à nouveau s'il est en vigueur ? La seule solution possible réside dans un renforcement du parallélisme global entre la discipline monétaire et la relance de l'activité économique sur un plan général, sans modifier le texte de ce Traité ; ce sujet est d'ailleurs depuis l'année dernière au centre de l'activité de toutes les institutions communautaires.

Changements institutionnels ? Beaucoup de projets existent en ce domaine, parfois intéressants, mais Jacques Delors à mis en garde contre le risque de glisser dans la méthode intergouvernementale. Dans l'histoire de l'Europe, la simple coopération entre États a toujours abouti à des guerres, parfois entre pays théoriquement alliés. La méthode communautaire doit être sauvegardée et la Commission doit garder son droit d'initiative et jouer son rôle. Le document socialiste indique quelques innovations (faculté pour le PE de révoquer un commissaire, désignation du président de la Commission selon les résultats des élections européennes, etc.) mais Jacques Delors ne s'est pas exprimé sur les détails.

(FR)

 

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