Trois tendances. Il faut regarder la réalité en face: sur le plan politique, l'UE n'est pas actuellement un ensemble compact qui poursuit des objectifs uniformes. Au moins trois tendances fondamentales existent:
- les « communautaires classiques », qui soutiennent et appliquent les traités en vigueur ;
- les « fédéralistes », qui préconisent la naissance d'une Fédération européenne ;
- les «communautaires à leurs conditions», qui affirment notamment la priorité absolue de l'intérêt national.
On pourrait répondre que ces trois tendances ont toujours existé. C'est vrai. Mais le système des compromis et la loi de la majorité fonctionnaient correctement, alors qu'aujourd'hui certains gouvernements réclament une sorte de droit de veto même dans les cas où il n'existe pas. En fait, les orientations diffèrent sur la signification même de la construction européenne. Dans plusieurs États membres, on diffuse de manière systématique une image négative des institutions communautaires, décrites comme bureaucratiques et inefficaces. Faire partie de l'UE n'implique pas toujours la volonté de participer à l'unité de plus en plus étroite des peuples qui la composent. Dans certains pays, notamment d'Europe centrale ou orientale, l'exigence la plus ressentie par une large partie de la population est le rétablissement de l'identité nationale, que les péripéties de la guerre et de l'après-guerre avaient souvent, et douloureusement, compromise. La cassure de l'ancienne Tchécoslovaquie en deux États, quelques attitudes polonaises (dont l'appui à l'adhésion de l'Ukraine) et l'évolution récente de la Hongrie sont indicatives de cette réalité.
Un cas symptomatique. Le cas de la Hongrie soulève actuellement le plus grand nombre de soucis et de réactions ; l'orientation de la politique gouvernementale et sa compatibilité avec les principes de l'UE sont contestées. Mais la Commission européenne ne peut pas sanctionner des orientations générales (sauf en passant par la voie ardue de l'art. 7) ; elle a ouvert des procédures d'infraction à l'égard d'aspects spécifiques, comme l'atteinte à l'autonomie de la banque centrale nationale. Mais la plupart des électeurs de Viktor Orban ignorent l'existence même de la règle sur l'autonomie de leur banque centrale ; leur choix électoral a été déterminé par des raisons de toute autre nature, en rapport avec la situation économique et liées aussi, plus ou mois consciemment, à l'histoire et à la manière dont leur pays avait été découpé il y a presqu'un siècle (en 1920 !) par le Traité de Trianon. Ces millions de Hongrois qui s'étaient retrouvés citoyens de Roumanie ou d'autres pays proches auraient le droit de participer aux élections de leur pays d'origine. Je crois que les évolutions liées à l'identité nationale, à l'histoire et à la liberté d'expression (à côté bien entendu des difficultés économiques et du problème des Roms) intéressent davantage la population que le fonctionnement de l'UE. Je dois préciser que le Premier ministre n'a pas cité, dans ses nombreuses prises de position récentes, les sujets historiques que j'ai évoqués ; ce sont des remarques personnelles.
Objectifs prioritaires véritables. Le cas hongrois est spectaculaire mais pas unique ; celui de la République tchèque est en partie analogue. Le rêve européen d'unité politique ne représente pas nécessairement la motivation fondamentale de la participation à l'UE, ni pour un certain nombre d'États membres, ni pour les pays candidats à l'adhésion. En fait, les objectifs prioritaires sont souvent trois: les soutiens financiers de l'UE ; la présence active dans les institutions communautaires ; la participation à la «zone Schengen».
Il n'y a dans ces ambitions rien de déshonorant: chaque gouvernement tient compte des intérêts et des aspirations de sa population. Mais les objectifs prioritaires cités ne seront pas toujours à la disposition des postulants ; les premières négociations sur les perspectives financières 2014/2020 indiquent que les États contributeurs nets seront restrictifs. Il est impensable qu'un petit groupe de pays (ayant presque tous des difficultés budgétaires nationales) acceptent de financer amplement tous les autres (y compris les pays candidats à l'adhésion). Des calculs indiquent qu'assez rapidement même l'Espagne entrera dans le groupe des contributeurs nets. Les premiers échanges de vues sous présidence danoise ont déjà indiqué à quel point l'exercice sera ardu et que les pays bénéficiaires nets du budget ne doivent pas s'attendre à des miracles.
Je reviens ainsi aux trois catégories d'États membres indiquées au début. Les pays de la zone euro sont forcément pour une intégration radicale qui couvre les politiques budgétaires nationales, avec des sanctions automatiques. Les Fédéralistes estiment qu'une telle évolution doit nécessairement déboucher sur une Europe fédérale. Les partisans de l'autonomie nationale n'acceptent aucune de ces formules.
Cette rubrique fera le point sur l'état actuel des trois hypothèses. (FR)