*** JACQUES LERUEZ: Thatcher. La Dame de fer. André Versaille éditeur (Centre Dansaert, 7 rue d'Alost, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 2133705 - Courriel: information@andreversailleediteur.com - Internet: http://www.andreversailleediteur.com ). 2012, 243 p., 19,90 €. ISBN 978-2-87495-172-5.
Onze ans, six mois et vingt-quatre jours… Telle est « l'éternité » politique qui a vu Margaret Thatcher se maintenir au 10 Downing Street. Le 28 novembre 1990, la « Dame de fer » remettait officiellement sa démission à la reine Elisabeth et cédait la place à John Major, aussi insipide qu'elle avait été flamboyante. Une page de l'histoire britannique - et européenne ! - se tournait alors, mais pas tout à fait… C'est ce que montre bien Jacques Leruez dans sa toute fraîche introduction à cet ouvrage initialement publié voici vingt ans pour retracer la fulgurante carrière de Mme Thatcher et pour établir un bilan à chaud des actions radicalement réformatrices de ses gouvernements, que ce soit sur le plan politique, économique et social. Dans une troisième partie, ce chercheur émérite au CNRS et ancien professeur à l'Institut d'études politiques de Paris (Sciences-Po) resitue aussi le très chaotique parcours « européen » de celle qui voulait « her money back » et qui, au final, aura trébuché non sur mais à cause de l'Europe.
Que Maggie Thatcher ait été un Premier ministre britannique hors du commun est évident, elle qui a même incarné à ce point le pouvoir « que son nom a donné naissance à un néologisme », le thatchérisme. Elle qui, en 1979, lors de sa première campagne électorale comme « patronne » du parti conservateur, se déclarait « politicien de conviction » était une femme de combat furieusement hostile au compromis qu'elle assimilait à de la compromission. « C'est précisément ce style de maîtresse d'école qui a fini par être insupportable à ses ministres, après avoir exaspéré beaucoup de ses interlocuteurs de par le monde », observe avec retenue et délicatesse l'auteur en constatant, par contre, que le thatchérisme continue, plus de vingt ans après la chute de l'icône, d'imprégner la vie politique britannique et de déterminer bien des attitudes des dirigeants et autres parlementaires de Westminster. Ainsi, que ce soit sous les gouvernements conservateurs comme travaillistes, la gestion thatchérienne de l'économie n'a changé qu'à la marge, les efforts des successeurs ayant tout au plus visé « à mettre du baume sur les plaies les plus virulentes du thatchérisme: la pauvreté et la précarité ». Mieux, Jacques Leruez va même jusqu'à soutenir que le blairisme est né du thatchérisme: « sans Thatcher et les défaites électorales essuyées, jamais la modernisation du Labour n'aurait été aussi loin », écrit-il en citant au passage le « Nous sommes tous des thatchériens » lancé par l'éphémère commissaire européen Mandelson. Le thatchérisme a aussi conduit le parti conservateur à devenir progressivement « un parti essentiellement anglais » où se cultive « un certain nationalisme anglais ». Après « une chasse aux sorcières larvée vis-à-vis des mous et des europhiles », le parti conservateur est désormais dominé « par des gens qui pensent, comme maints adhérents de la base, que la Grande-Bretagne s'est fourvoyée dans l'Union européenne, que David Cameron a eu tort, lorsqu'il était encore dans l'opposition, de renoncer à organiser un référendum au sujet du traité de Lisbonne et qui ne cessent de ricaner, en public comme en privé, face aux déboires actuels de la zone euro ».
En somme, notamment sur le plan européen, le parti conservateur est devenu au fil des ans beaucoup plus thatchérien qu'à l'époque de Thatcher elle-même, et a fortiori de John Major. A travers des épisodes tels que les revendications budgétaires de Londres, le refus des gouvernements Thatcher de jouer, sur le plan industriel, « le jeu communautaire de préférence à tout autre, notamment lorsque les États-Unis étaient concernés » (référence à British Airways qui préférait, sans que le 10 Downing Street ne bouge, Boeing ou McDonnell à Airbus, ainsi qu'à la saga de l'entreprise d'hélicoptères Westland) et « l'attaque violente contre l'Empire belge » lors du fameux discours de Bruges du 20 septembre 1988, Jacques Leruez montre bien que la « Dame de fer » était à la fois butée et « convaincue que ce que les pro-Européens appellent mise en commun de souveraineté ne constitue en définitive qu'un abandon de souveraineté ». Et d'ajouter, non sans causticité, que « l'expression gaullisme de Grantham - expression condescendante, car elle suggérait que le nationalisme de la fille d'épicier n'était pas beaucoup plus qu'un gaullisme du tiroir-caisse - était, finalement, assez juste, à condition de limiter la comparaison à la dimension européenne ». Son combat (anti) européen, Mme Thatcher le mena jusqu'au bout, elle qui vota contre la ratification du traité de Maastricht, vecteur de sa chute, depuis les bancs de la Chambre des Lords en juillet 1993. En février 2007, à l'occasion de l'inauguration d'une statue d'elle-même à la Chambre des communes, elle se laissa aller à ce trait d'humour: « J'aurais préféré une statue en fer, mais le bronze m'agrée. Ainsi, elle ne rouillera pas ! » L'allergie des conservateurs à l'intégration européenne non plus, hélas…
Michel Theys
*** Le Revue générale. Revue générale asbl (41 ch. de Louvain, B-1320 Hamme-Mille. Tél.: (32-10) 866629 - fax: 866691 - Courriel: la.revue.generale@live.be - Internet: http://www.revuegenerale.be ). Février 2012, n° 02/2012, 96 p., 13 €. Abonnement annuel: 99 € (Belgique), 109 € (Union européenne), 119 € (hors Union européenne).
Ce numéro d'une revue belge fondée en… 1865 est fortement teinté d'Europe. Et de poésie. Philosophe de formation, l'ancien journaliste Renaud Denuit y délivre un poème à trois voix qui, sous le titre « Ventotene: le grand espoir », le voit évoquer avec respect et tendresse la personnalité d'Altiero Spinelli et la rédaction du manifeste pour l'Europe fédérale qui, rédigé en 1941 avec Ernesto Rossi, porte le nom de cette île qui était la prison de ces résistants au fascisme mussolinien. Ce très beau et délicat dialogue poétique entre l'île, Spinelli et un récitant - qui, à l'évidence, est le fonctionnaire de la Commission européenne qu'était encore Renaud Denuit voici quelques jours - est, soulignent les responsables de la Revue, « particulièrement d'actualité alors qu'à l'automne dernier fut célébré (…) le 70e anniversaire de ce manifeste et que la pensée de Spinelli, en raison, entre autres, de la crise financière et monétaire, retrouve une vigueur nouvelle dans les sphères politiques et académiques ». Un point de vue effectivement corroboré dans l'éditorial que le sénateur Francis Delpérée consacre à l'irruption de « l'Europe » dans le budget des Etats membres de l'Union - ceux de la zone euro en tout cas -, soit au cœur des compétences nationales. « A vrai dire, l'Union ne se pose même pas la question préalable: Suis-je habilitée à intervenir dans tel ou tel secteur ? », s'inquiète ce constitutionnaliste belge respecté qui rappelle que toute construction d'allure fédérale repose sur la règle du partage des pouvoirs, pas sur celle de « la mainmise directe ou indirecte de l'un des partenaires » sur les leviers décisionnels. D'où l'appel de Francis Delpérée à ce que la nouvelle gouvernance qui s'impose dans la zone euro soit précisée et, en tout cas, ne soit plus… « Accaparée par les gouvernements, par deux d'entre eux ou par des appareils intergouvernementaux ». Et, après avoir rappelé que gouvernance économique et démocratie économique ne sont pas synonymes, l'éditorialiste de fustiger « une sorte de collusion entre l'exécutif européen et les exécutifs nationaux, sur le dos des Parlements ou des parlementaires ». Un cri d'alarme que tous les parlementaires, qu'ils soient nationaux ou européens, feraient bien d'entendre afin de ne pas se retrouver, un jour, comme… politiquement confinés à Ventotene. (MT)
*** The Federalist Debate. Papers on Federalism in Europe and the World. Einstein Center for International Studies (26 via Schina, I-10144 Torino. Tél./fax: (+39-011) 4732843 - Courriel: federalist.debate@libero.it - Internet: http://www.federalist.debate.org ). 2011, n° 3, 64 p.. Abonnement annuel: 15 €.
Ce numéro de la publication fédéraliste dirigée par Lucio Levi - qui y consacre son éditorial à la possible reconnaissance de l'État palestinien par les Nations unies - comprend notamment une réflexion du prix Nobel d'économie de 1998 qui, dans le contexte de crise économico-financière, tire lui aussi (voir ci-dessus) la sonnette d'alarme démocratique. « Il est particulièrement affligeant que le danger qui menace la gouvernance démocratique dans l'Europe aujourd'hui, arrivant par la porte arrière de la priorité financière, ne suscite pas la préoccupation qu'il devrait générer », s'alarme Amartya Sen en s'insurgeant contre la démission des gouvernements face aux agences de notation. Rappelant qu'il était contre la monnaie unique, coupable d'être née sans intégration politique et économique et suffisante à ses yeux, l'économiste indien juge que « la merveilleuse idée d'une Europe unie démocratique a été transformée au fil des ans de telle sorte que la politique démocratique devienne subsidiaire par rapport à la fidélité due à un programme d'amalgame financier incohérent », ce contre quoi il invite les Européens à se rebeller. A cet égard, Soeren Keil, maître de conférences en relations internationales à la Canterbury Christ Church University, ajoute de son côté que la crise actuelle devrait inciter à « repenser les racines de l'unification européenne » et à admettre que la seule solution réside sans doute dans la création d'une Fédération européenne. Parmi les autres sujets abordés dans ce numéro figurent le multilinguisme et le cœur interculturel de l'Europe, l'émergence d'une Communauté euro-méditerranéenne, le printemps arabe à la lumière du fédéralisme… (MT)
*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe et des Européens, 13 rue de l'Arbre sec, F-69001 Lyon. Internet: http://www.pressefederaliste.eu ). 2011, n° 153, 36 p., 8 €. Abonnement annuel: 30 €.
Dans ce numéro d'une feuille fédéraliste toujours piquante, le vétéran du combat européen qu'est Jean-Pierre Gouzy pourfend la glissade intergouvernementale à laquelle est aujourd'hui contrainte l'Union, ce qui menace « l'avenir du Projet européen lui-même, car l'intergouvernementalisme, l'expérience l'a sans cesse démontré, est synonyme de paralysies répétitives et d'impuissance opérationnelle ». Tançant au passage Paris et Berlin, coupables « d'amuser la galerie avec la règle d'or » au lieu de privilégier des euro-obligations qui, elles, conduiraient à une « consolidation solidaire de la zone euro », il rappelle au passage cette analyse de Georges Vedel, l'un des grands juristes des Traités de Rome: « La souveraineté supranationale n'est pas moins démocratique que la souveraineté nationale. Bien au contraire, elle lui serait même supérieure dans toute la mesure où elle satisferait mieux des besoins fondamentaux et remettrait aux mains des gouvernés les rouages d'une société internationale jusqu'ici abandonnée à la concurrence anarchique des gouvernants ». Il n'est pas sûr que cette piqure de rappel soit appréciée partout, même si Jean-Pierre Gouzy s'emploie à conjurer le sort en considérant que la crise existentielle actuelle à au moins pour vertu de « donner une nouvelle raison d'être au combat fédéraliste ». (MT)
*** Le Conseil européen en 2011. Secrétariat général du Conseil des Communautés européennes (175 rue de la Loi, B-1048 Bruxelles. Tél.: (32-2) 2816111 - Internet: http://www.european-council.europa.eu ) et Office des publications de l'Union européenne (Luxembourg). 2012, 79 p., ISBN 978-92-824-344-4.
Disponible en français, en anglais et en néerlandais, cette publication voit Herman Van Rompuy rappeler et commenter les activités du Conseil européen au cours de l'année dernière, la deuxième de son mandat à la présidence de cette instance politique devenue institution européenne avec le Traité de Lisbonne. Beaucoup de pages sont naturellement consacrées à la stabilité de la zone euro et à l'état des économies des pays de l'Union. A ce propos, l'ancien Premier ministre belge observe que beaucoup de monde a découvert que « la vitesse des marchés n'est pas celle de la démocratie », en particulier au sein de l'Union où il faut aussi rapprocher des sensibilités et des intérêts différents pour « obtenir une décision acceptable pour tous ». Dès lors, assène le premier président stable du Conseil européen, « il n'est souvent tout simplement pas crédible de demander à l'Union européenne d'accélérer la prise de décisions », tant il est vrai que, dans l'Union plus que nulle part ailleurs, « le temps est le ciment de l'homme politique » qui bâtit la maison commune.
(MT)
*** CHRISTIAN WÖHST: Das Konzept der Neutralität im politischen Liberalismus. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2011, 153 p., 26 €. ISBN 978-3-631-60808-1.
Les sociétés occidentales ont comme socle commun une constitution libérale, avec toutes les valeurs que celle-ci véhicule, l'affirmation des principes de liberté et de responsabilité individuelle en tout premier lieu. A titre d'exemple, les droits fondamentaux sont l'illustration la plus souvent citée pour différentier les sociétés libérales des autres, notamment pour ce qui est de la liberté d'expression. Dans cet ouvrage, Christian Wöhst, tout en parlant des origines des sociétés libérales, développe un thème moins souvent étudié, à savoir celui de la neutralité dans la politique libérale. Cette neutralité de l'État par rapport aux individus qui le composent est au centre de notre droit et intimement relié à la notion d'égalité en politique. Cette notion d'égalité est souvent utilisée en philosophie politique comme justification de l'existence même de l'appareil étatique. Ce débat sur la neutralité de l'État est encore aujourd'hui très vivant. Il s'agit donc d'un thème complexe et multiple qui engage des valeurs autant morales que politiques. L'auteur présente le débat entre théoriciens sur ce sujet avant de mettre en exergue les potentialités et dangers que peuvent représenter la neutralité dans la politique libérale. Très concrètement, le premier chapitre introduit le thème de la neutralité, qui sera développé tout au long de l'ouvrage, et situe sa typologie. Dans un deuxième temps, l'auteur s'intéresse aux principaux protagonistes du débat entourant la neutralité politique et les différentes manières dont ils l'abordent. Trois grandes approches sont développées, à savoir la neutralité construite de John Rawls, la neutralité morale de Charles Larmore et la neutralité pragmatique de Bruce Ackerman. Le troisième chapitre s'éloigne des arguments théoriques, lui qui est consacré à la pluralité des éléments auxquels la neutralité politique est confrontée. Les sociétés, la vérité, la langue, le droit, la reconnaissance et la vertu sont autant de thèmes qui mettent à mal l'existence d'une seule forme de neutralité. Après ces deux chapitres denses mettant face à face la théorie et la pratique, Christian Wöhst développe les potentialités de la neutralité libérale et les bénéfices de sa conceptualisation, le tout étant ponctué par des conclusions éclairées.
(JD)