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Bulletin Quotidien Europe N° 10505
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Selon Jacques Delors, l'enjeu actuel pour l'UE c'est la stabilité du choix que l'Europe a fait il y a soixante ans

Danger de guerre économique. « Ce qui est en cause, c'est la stabilité d'un continent qui a fait son grand choix il y a soixante ans. » C'est Jacques Delors qui vient de l'affirmer. L'enjeu actuel n'est donc pas celui d'un A en plus ou en moins dans un classement, ni la mauvaise humeur changeante du marché financier, mais le choix fondamental effectué il y un demi-siècle qui élimine pour toujours tout risque de guerre dans l'Europe unifiée. Et il a ajouté: « Aujourd'hui, il n'y a pas que la guerre des armes ; il peut y avoir aussi la guerre économique. » Il ne faut pas l'oublier, en Allemagne notamment, quand on discute et négocie le présent et l'avenir de l'euro.

Mise en garde à Mme Merkel. Jacques Delors se félicite en constatant que Mme Merkel - qui, l'été dernier au début de cette crise, avait une attitude qu'il qualifie de désastreuse - reconnaît à présent que l'éclatement de l'euro serait désastreux pour son pays, et qu'elle préconise des transferts supplémentaires de pouvoirs des États vers l'Europe. Mais, ceci dit, il n'approuve aucunement l'orientation allemande actuelle ; il estime au contraire qu'elle est de nature à « casser le modèle communautaire qui a permis jusqu'à présent d'avancer en Europe ». Et il a précisé: « La transformation de la Commission en un secrétaire technique ne peut pas marcher. Ce serait le retour à une méthode intergouvernementale, avec des discussions entre les monstres froids que sont les États et la disparition de toute aspiration à l'intégration européenneOr, l'Allemagne vise un traité qui « aurait surtout un aspect punitif » pour qui ne respecte pas les règles. Et Delors explique: « Les Allemands doivent comprendre que les autres pays ont besoin de temps et de moyens pour entrer dans la globalisation, et pour que chacun ait sa part. » Il s'oppose toutefois à ce que la BCE (Banque centrale européenne) devienne le « prêteur en dernier ressort et inconditionnel de la zone euro » ; cette formule pourrait « arrêter un incendie », mais avec des conséquences « terribles », en particulier (mais non seulement) « pour le bilan de la BCE, laquelle avec une dépréciation des titres perdrait toute crédibilité. La BCE doit continuer les interventions à titre exceptionnel et faire savoir qu'elle le fera avec une grande détermination ». Si la crise n'était pas surmontée, chaque pays de l'UE se replierait sur lui -même avec des « dévaluations à tour de bras ».

La croissance à côté de la rigueur. L'autre élément essentiel de la position de Jacques Delors est l'exigence d'attribuer à la croissance économique au moins autant d'importance qu'à la rigueur. À son initiative, le Comité d'orientation de Notre Europe a approuvé le 19 novembre dernier une Déclaration qui s'inspire de la formule de Tommaso Padoa Schioppa: « Aux États la rigueur, à l'Europe la croissance. » Ce slogan ne signifie pas que l'UE soit invitée à gonfler globalement ses dépenses: l'essentiel de la croissance supplémentaire doit résulter de l'utilisation effective et améliorée du potentiel d'emploi et de richesse résultant de l'achèvement du marché unique. On sait d'ailleurs combien de gaspillages et même d'abus ont été dénoncés ou découverts dans l'utilisation des financements communautaires. La Déclaration de Notre Europe cite explicitement les infrastructures d'intérêt commun dans les domaines des transports, de l'énergie et de la communication, en indiquant les initiatives nécessaires pour la relance de ces projets, dont la création d'Eurobonds réservés exclusivement à cette catégorie de projets et confiés à la BEI (Banque européenne d'investissement).

Autres positions à ne pas oublier. Dans des prises de position précédentes, Jacques Delors avait notamment: a) dénoncé l'insuffisance de leadership en Europe. Il n'y a plus de dirigeants ayant une vue qui dépasse le court terme ; ce sont les sondages d'opinion qui font la loi ; b) exprimé son appui à la Tobin Tax. Il ne croit pas qu'elle provoquerait une fuite de capitaux vers les paradis fiscaux qui existe déjà et il faut de toute manière la combattre ; c) estimé que la responsabilité pour les défaillances de certains États membres est collective, de toute l'UE, par manque de surveillance et de courage ; d) appuyé les Eurobonds jusqu'à 60% du produit national de chaque pays, ainsi que le Traité le permet, mais uniquement pour financer des projets d'avenir ; e) ironisé sur les innovations introduites « pour la façade », comme un ministre des Finances de la zone euro, projet qu'il a qualifié de gadget farfelu ; f) soutenu avec vigueur que la sortie d'un pays de la zone euro impliquerait pour ce pays un appauvrissement généralisé.

Irremplaçable. Il est possible de ne pas faire siennes toutes les positions de Jacques Delors. Je suis par exemple moins pessimiste que lui sur les risques que court la méthode communautaire, compte tenu du poids croissant du Parlement européen et des initiatives de la Commission. Mais l'ancien président de la Commission est toujours protagoniste irremplaçable de la construction européenne, son apport est essentiel.

(FR)

 

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