*** JACQUES SEMELIN: Face au totalitarisme, la résistance civile. André Versaille éditeur (Centre Dansaert, 7 rue d'Alost, B-1000 Bruxelles. Tél.: (32-2) 2133705 - fax: 2133642 - Courriel: information@andreversailleediteur.com - Internet: http://www.andreversailleediteur.com ). 2011, 112 p., 19,90 €. ISBN 978-2-87495-127-5.
Ce court ouvrage déroule le fil directeur de quelque quinze années de travaux scientifiques consacrés aux sources et ressources de la résistance civile qui, toujours, à un moment ou à un autre, parfois lorsque personne ne s'y attend plus, naît « au sein de systèmes conçus pour broyer les corps et les esprits ». Comme viennent encore de le montrer, entre autres, les Tunisiens, les Égyptiens, les Yéménites et les Libyens, toujours s'en vient à sonner l'heure où s'exprime « la capacité de l'homme à faire face, à défier la peur, à conquérir la parole, à résister ». Tous, à leur manière, donnent raison à Stendhal qui avait écrit que « les peuples n'ont jamais que le degré de liberté que leur audace conquiert sur la peur ».
À la fois historien, psychologue et politiste, le Pr. Jacques Semelin (Sciences-Po) offre dans ces pages - qui sont celles de son mémoire d'habilitation à diriger des recherches en science politique, élaboré sous la direction de Pierre Hassner, à l'Institut d'études politiques de Paris - une réflexion tout en retenue et en nuances sur la violence extrême et sans précédent qui a prévalu au cours du XXe siècle, de la barbarie nazie au totalitarisme soviétique. Le questionnement éthique suscité par ces horreurs sans précédent l'a conduit, dans la foulée, à explorer les ressources de la « non-violence » - laquelle, insiste-t-il d'emblée, ne peut en aucun cas être confondue avec le pacifisme puisqu'elle découle des « méthodes de lutte utilisées par Gandhi dans son combat contre le colonialisme britannique ». À partir de là, son hypothèse de recherche a été de considérer que ce qu'on appelle « non-violence » rassemblait en fait divers mécanismes de contrôle et d'endiguement de la violence. Dans la première partie de cet opuscule, l'auteur s'emploie à définir ce qu'est la « résistance civile », ce processus spontané de lutte de la société civile par des moyens non-armés - « les protestations d'Église, les grèves, les manifestations, les protestations de cours de justice, sans oublier les activités de propagande ou de sauvetage des Juifs » - face à un pouvoir de nature totalitaire. Tout naturellement, c'est à l'exploration des aspects non-armés de la résistance au régime nazi qu'il consacre la deuxième partie, celle-ci le voyant « mettre en valeur une résistance des anonymes, une résistance du quotidien », et l'amenant à développer une réflexion sur le phénomène résistant en général. Enfin, l'histoire en mouvement lui a offert l'occasion de prolonger ses recherches à chaud, l'Europe placée sous la chape de plomb soviétique en venant à imploser sous ses yeux et sous la pression, elle, de la seule non-violence.
C'est cette troisième partie, consacrée aux conditions de la chute du rideau de fer, qui confère à cet ouvrage son caractère de chaude actualité car Jacques Semelin s'y intéresse tout particulièrement au rôle joué par les médias dans le développement des processus d'opposition. Pour qui sait combien le rôle des réseaux sociaux a été déterminant dans les récentes révolutions tunisienne et égyptienne, entre autres, inutiles d'insister sur l'intérêt de cette partie des recherches de l'auteur - même si, bien entendu, il ne s'intéresse absolument pas aux ressources offertes par Internet et les dernières évolutions technologiques, celles-ci étant probablement susceptibles de l'inciter à prolonger dans cette direction sa quête scientifique. À la lumière de l'expérience polonaise entre 1981 et 1990, l'auteur estime que, même si c'est toujours les peuples qui font les révolutions, « nous vivons aujourd'hui dans un temps où l'événement n'est pas mis en scène seulement par ses propres acteurs mais aussi par les médias qui le couvrent ». Pour lui, c'est en répondant à la mobilisation naissante de la société civile polonaise - et ensuite, plus largement, les sociétés civiles des autres pays d'Europe centrale - que les radios occidentales ont contribué à l'amplifier, ayant ainsi joué le rôle de « béquilles pour une société polonaise cherchant à se mettre debout ». Il avance aussi que l'écoute des médias étrangers semble désormais « l'un des indicateurs les plus fiables de la fragilité d'un régime ». Une fois encore, les révolutions tunisienne et égyptienne auraient-elles été possibles sans antennes paraboliques - « dites paradiaboliques dans certains régimes islamiques » -, GSM et autres ordinateurs connectés au monde ? Sans doute pas. Mais le régime libyen est aussi là pour rappeler cruellement que « les technologies, même révolutionnaires, ne sauraient remplacer une stratégie » et que certains totalitarismes parviennent encore à écraser la modernité.
Michel Theys
*** ALPAGO ALPAGO: Power and Poverty. Is the EU a New Planet ? Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). 2010, 163 p., 27,90 €. ISBN 978-3-631-60382-6.
Cet ouvrage laisse sur sa faim. La faute en incombe à son sous-titre, « L'Union européenne est-elle une nouvelle planète ? ». Il rappelle irrésistiblement une formule de Walter Hallstein: « La Communauté est le point d'appui d'Archimède pour lever le nouvel ordre », avait écrit le premier président de la Commission de la Communauté économique européenne dans un livre publié en 1970, « L'Europe inachevée ». Voilà qui, quarante ans après, reste - hélas ! - à vérifier, ce livre donnant l'impression que tel est son objet. De ce point de vue, son introduction aussi est trompeuse car son auteur y souligne que son but principal est, dans les pages qui suivent, de « créer un pont entre le passé et l'avenir des différentes sociétés et de leurs cultures » qui se côtoient sur la même planète, de manière à ce qu'elles marchent vers le progrès de toutes et non vers des affrontements. Le lecteur est, dès lors, en droit de s'attendre à des réflexions à la hauteur des ambitions affichées. Or, il apparaît vite que le contenu de l'ouvrage est surtout très prosaïque. Visant à faire la lumière sur les relations entre l'Union européenne, la Turquie et les pays méditerranéens en les abordant dans une approche commune, il se limite, pour l'essentiel, à seulement aborder la problématique sous l'angle économique. Dans un premier temps, l'auteur procède à une analyse comparative des attitudes de l'Union par rapport à la Turquie et aux autres pays méditerranéens, la conclusion étant que les actions européennes font le lit d'une stabilité qui profitera à tous. Il s'intéresse ensuite à l'Union douanière liant l'Union et la Turquie, étant pour celle-ci un marchepied idéal pour son (éventuelle) adhésion ultérieure. Enfin, il analyse encore les effets des projets Meda, son dernier chapitre étant consacré à l'importance de la recherche comparative. (MT)
*** MAXIME LEFEBVRE: La politique étrangère européenne. Presses Universitaires de France (6 av. Reille, F-75014 Paris Cedex 14. Tél.: (33-1) 58103100 - Internet: http://www.puf.com ). Collection "Que sais-je ?", n° 3901. 2011, 127 p., 9 €. ISBN 978-2-13-058448-3.
« Tout se passe comme si l'on avait essayé de faire apparaître l'Union européenne comme un État sur la scène internationale, sans vouloir entamer les prérogatives des États souverains qui la composent »… Cette courte phrase, tirée du premier paragraphe de l'introduction de ce « Que sais-je ? », résume à merveille la réalité et les limites de la Politique étrangère et de sécurité commune dont l'Union européenne est dotée depuis le Traité de Maastricht, en dépit des « améliorations » qui lui ont été apportées depuis. Diplomate et professeur en questions internationales à Sciences Po, Maxime Lefebvre explique, dans ce petit livre qui est un modèle de vulgarisation intelligente, que le « caractère inabouti, mixte, ambivalent » de la politique étrangère de l'Union découle de la nature même du projet européen, celui-ci mêlant aspiration supranationale et respect des souverainetés. Dans un premier temps, l'auteur montre comment l'Europe communautaire, entité politique sans précédent aucun dans l'histoire de l'humanité, a progressivement affirmé sa place dans un monde d'États souverains, au point de parvenir à s'imposer, mais surtout par des voies détournées par rapport à la grande politique internationale, « comme un étage intermédiaire entre la gouvernance mondiale et les États ». Dans la deuxième partie, il passe en revue et analyse synthétiquement les moyens d'action de la politique étrangère de l'Union: les institutions et la prise de décision ; l'expression (parfois bien compliquée…) d'une volonté commune s'appuyant sur la définition d'intérêts communs aux États membres ; la spécificité d'une puissance qui combine comme nulle autre soft et hard power. Enfin, dans la dernière partie, l'auteur pose l'Europe dans le monde, décrivant ses forces et ses faiblesses, ainsi que les relations qu'elle développe avec ses partenaires - grandes puissances, organisations régionales, institutions multilatérales… De la sorte apparaît, au final, une entité politique sui generis qui peut « contribuer à civiliser la mondialisation », mais qui a encore à se muscler si elle entend jouer vraiment dans la cour des grands. (MT)
*** Politica Exterior. Éditions Estudios de Politica Exterior (49 Nuñez de Balboa, E - 28001 Madrid. Tél.: (34-91) 4312628 - fax: 5777252 - Courriel: revista@politicaexterior.com - Internet: http://www.politicaexterior.com ). Novembre/décembre 2010, n° 138, 181 p., 13 €. Ce numéro de la revue espagnole bien connue consacre notamment un riche Dossier aux relations de l'Union avec la Turquie. (MT)
*** Politique étrangère. Institut français des relations internationales (27 rue de la Procession, F-75740 Paris Cedex 15. Tél.: (33-1) 40157000 - Courriel: pe@ifri.org - Internet: http://www.ladocumentationfrancaise.org ). 2010, n° 4, 232 p., 20 €. Abonnement: 75 € (France), 115 € (étranger). ISBN 978-2-86592-795-1.
Ce numéro d'une revue qui fait autorité en matière de politique internationale compte deux Dossiers. Si l'un, consacré à l'acteur transnational que constitue désormais l'islam en Afrique, ne peut trop retenir l'attention dans le cadre de la Bibliothèque européenne, il en va tout autrement de l'autre qui porte sur les murs lézardant toujours le monde de nos jours, se présentant comme autant de séparations et de traités d'union. Jean-François Drevet y ausculte notamment la « ligne verte » qui déchire Chypre, y analysant les tenants et aboutissants de cette partition de fait. Cet ancien fonctionnaire européen y stigmatise autant les agissements de la Turquie (surtout ceux de militaires turcs qui, régnant en maîtres au nord de l'île, ne veulent pas d'une adhésion à l'Union qui marquerait la fin de leur rôle politique) que ceux, égoïstes, des États-Unis, sans parler du suivisme de Londres par rapport à Washington. Pour l'auteur, seule l'Union dispose des cartes qui, si les Vingt-sept le veulent, permettraient d'aider l'île à retrouver son unité - sachant en outre, désormais, que même les Chypriotes turcs semblent opter davantage pour l'Union que pour la Turquie. Par ailleurs, Jan Herman Brinks présente une analyse circonstanciée tout en nuances des « fragilités du pacte démocratique aux Pays-Bas » à l'ère de Geert Wilders et de son aversion, ainsi que celle de son parti, pour l'islam, une dernière contribution voyant Gaylor Rabu définir une « géopolitique du vieillissement démographique » dont les États-Unis ne devraient pas fatalement être les premières victimes, même si le vieillissement pourrait, selon lui, être un facteur clé de la construction d'un monde multipolaire. (MT)
*** State of world population 2010 / État de la population mondiale 2010. From conflict and crisis to renewal: generations of change / Conflits, crises et renouveau: changements au fil des générations. Fonds des Nations Unies pour la population (605 Third Avenue, New York, NY 10158, USA. Tél.: (1-212) 2974992 - fax: 5576416 - Courriel: kollodge@unfpa.org). 2010, 108 p., 17,50 €. ISBN 978-0-89714-974-7.
Ce rapport annuel publié par un organe de l'Onu diffère des précédents en ce qu'il met l'accent sur les femmes à l'occasion du dixième anniversaire d'une résolution des Nations Unies ayant visé à protéger celles-ci, jeunes ou moins jeunes, de la violence sexiste dans les conflits armés et à appuyer leur participation aux négociations et aux initiatives relatives à la conclusion des accords de paix. Il raconte des histoires de vie, glanées en Bosnie-Herzégovine, au Libéria, en Ouganda, dans les Territoires palestiniens ou en Haïti, de personnes qui, ayant connu la guerre, l'occupation militaire ou des catastrophes, surmontent des obstacles redoutables pour relever leur famille, leur communauté ou leur pays. (PBo)
*** PHILIPPE MOREAU DEFARGES: L'Histoire du monde pour les nuls. Éditions First-Gründ (60 rue Mazarine, F-75006 Paris. Tél. (33-1) 45496000 - fax: 45496001 - Courriel: firstinfo@efirst.com - Internet: http://www.pourlesnuls.fr ). Collection « Pour les nuls ». 2010, 481 p., 22,90 €. ISBN 978-2-7540-1265-2.
Est-il encore nécessaire de présenter Philippe Moreau Defarges aux fidèles lecteurs de la Bibliothèque européenne ? Cet auteur prolifique y figure régulièrement, y faisant même l'objet le plus souvent de recensions louangeuses tant cet ancien diplomate est passé maître dans l'art d'expliquer simplement, avec clarté comme fiabilité, ce qui de prime abord est ou paraît compliqué. Il apporte une nouvelle démonstration lumineuse de son talent de vulgarisateur hors pair avec cette Histoire du monde pour les nuls - lui qui s'était déjà adressé à ces derniers pour leur dévoiler les dessous de la géopolitique. Rythmé par des icônes éclairantes, l'ouvrage entraîne le lecteur à la (re)découverte des premiers pas de l'humanité (du Néolithique à la Rome impériale) jusqu'à celle du « monde à l'heure de la mondialisation (depuis 1991) » en passant par « l'onde de choc des nomades (622, an 1 de l'islam-1491) », le monde « ouvert au canon » qui voit l'Europe le bouleverser du XVe au XVIIIe siècle, jusqu'à ce qu'elle en devienne « ivre d'elle-même » jusqu'en 1914, le rideau étant ensuite tiré, jusqu'en 1991, sur « l'âge européen », le temps étant venu de la mondialisation. Cet éclairage impressionnant est enrichi par « la partie des Dix » qui éclaire dix moments clés de l'histoire, dix personnages qui ont façonné l'histoire, dix villes qui résument l'histoire du monde (de Jérusalem, témoignage douloureux de « la coexistence difficile des trois monothéismes », à Shanghai, fenêtre d'une Chine « ouverte sur le monde »), dix témoignages du génie humain et dix textes fondateurs de l'humanité, des histoires d'Hérodote à la Charte des Nations unies en passant, entre autres, par le Manifeste du Parti communiste. Le déroulé est remarquable, mais induit quand même un regret: l'Europe communautaire est absente, pas même nommément citée dans un encadré de quelques lignes. Est-il crédible que Georg Elser, « qui aurait pu changer la face du monde » si son attentat contre Hitler avait réussi, ponctue la liste des personnages qui ont façonné l'histoire alors que Jean Monnet n'est pas même cité ? Poser la question, c'est y répondre, n'en déplaise à un auteur qui, peut-être, reste envers et contre tout façonné par une « certaine idée de la France » avant d'être Européen. (MT)