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Bulletin Quotidien Europe N° 10328
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La Turquie croit-elle encore à l'adhésion à l'UE ? Son rôle est déjà autonome

Parmi les puissances mondiales. Jusqu'à quel point la Turquie croit-elle encore à son adhésion à l'UE ? Ses autorités politiques ont constaté, à la fin de la semaine dernière, à quel point la position de la France est ferme et définitive en faveur d'un partenariat renforcé (M. Sarkozy dixit), et elles ont eu les jours suivants la confirmation que l'Allemagne partage la même position. Les autorités turques sont d'ailleurs conscientes que, de toute manière, un traité d'adhésion serait rejeté dans le référendum obligatoire en France ; en outre et surtout, leur pays est en train de jouer un rôle politique croissant et autonome au niveau international. Le Premier ministre M. Erdogan a déclaré à ses concitoyens résidant en Allemagne que la République turque figurera parmi les dix premières puissances mondiales lorsqu'elle fêtera, en 2023, son centenaire.

Évolutions récentes. J'estime que les autorités turques sont conscientes de la situation et que le maintien officiel de leur candidature a essentiellement une finalité tactique: obtenir la formule alternative la plus avantageuse possible, du point de vue politique, économique et budgétaire. Il est vrai que l'UE a mis en hibernation depuis longtemps les négociations d'adhésion, en refusant d'aborder les chapitres les plus significatifs ; mais il est vrai aussi qu'en même temps la Turquie prolonge ou accentue plusieurs comportements inadmissibles, en occupant militairement, dans l'île de Chypre, une portion de territoire communautaire (dont elle a profondément modifié la composition ethnique) et en ne respectant pas quelques dispositions du régime d'Union douanière avec l'UE (régime qui dans l'ensemble est correctement appliqué et respecté). Mais je n'ai pas l'intention de revenir sur les raisons pour lesquelles cette rubrique soutient depuis longtemps que l'adhésion turque serait à la fois une erreur politique, une faute géographique, une absurdité économique et (pour la politique de cohésion et pour la politique agricole de l'UE) un désastre budgétaire. Aujourd'hui, je me limiterai à quelques considérations sur les évolutions récentes.

Acteur international. La première constatation concerne le rôle croissant de la Turquie dans les événements qui sont en train de transformer le visage politique des pays arabes de la Méditerranée. Elle avait commis auparavant des erreurs analogues à celles des pays de l'UE (par exemple, en novembre 2010, M. Erdogan avait reçu à Tripoli le « prix Kadhafi » des droits de l'homme) ; mais en ce moment elle est souvent considérée comme un modèle pour les nouvelles démocraties en gestation ; son rôle dans le monde arabe est renforcé et ses initiatives peuvent avoir des effets positifs. Mais cette Turquie en action n'est pas considérée, en général, comme un membre futur de l'UE mais comme une puissance en expansion, ce qui correspond à un mot près à ce qu'avait dit le président français à Ankara, lorsqu'il avait qualifié la Turquie de modèle et d'« acteur incontournable de la scène internationale ». La manière dont le gouvernement turc a su progressivement contrôler la place de l'Armée et imposer le pouvoir civil, est effectivement instructive. Mais sans oublier que le caractère autonome de la Turquie s'exprime aussi dans d'autres contextes, comme le rôle d'intermédiaire avec les autorités de l'Iran ; l'Ayatollah Khomeiny a loué « l'indépendance de la Turquie vis-à vis de l'Occident », une qualité qui ne représente pas la caractéristique essentielle d'un État membre de l'UE. On se rappellera par ailleurs que le gouvernement turc a signé des accords de libre-échange avec l'Irak et le Liban incompatibles avec les engagements d'application de la politique commerciale de l'UE. D'ailleurs, certaines négociations euro-turques en cours (comme celles sur la réadmission des migrants clandestins et sur les visas) donnent déjà l'impression de se situer dans une évolution alternative à l'adhésion.

Même M. Van Rompuy… L'orientation est parallèle au sein du Parlement européen ; plusieurs signaux indiquent qu'il est de plus en plus orienté vers l'hypothèse de relations avec la Turquie certes très étroites mais autres que l'adhésion. Et que dire de la prise de position de janvier dernier du président du Conseil européen ? Certes, M. Van Rompuy a dit qu'il faut continuer à négocier et qu'une chance existe de « faire des progrès cette année-ci » ; mais en ajoutant que l'UE devrait « même avant de connaître les résultats des négociations d'adhésion, développer un partenariat étroit avec la Turquie » (notre bulletin n° 10294).

Une tactique légitime. Mon impression est que la Turquie se comporte déjà comme si elle était consciente que l'adhésion ne se concrétisera jamais, mais bien décidée à obtenir le maximum d'avantages de la formule alternative ; ce qui est compréhensible et légitime. Le monde arabe a la même impression: Amr Moussa, secrétaire général de la Ligue arabe jusqu'à la fin du mois (et ensuite candidat probable à la présidence de l'Égypte), a qualifié la Turquie de « membre de la grande famille des nations du Moyen-Orient ». Définition, à mon avis, correcte, et qui le sera de plus en plus.

(F.R.)

 

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