Les instruments sont là, leur utilisation n'est pas acquise. On pourra écrire ou dire ce qu'on veut, mettre en relief la cacophonie partielle entre les positions des États membres, ironiser sur l'inefficacité des mécanismes institutionnels de l'UE ; mais les historiens futurs citeront le 16 décembre 2010 comme le jour où la construction européenne a accompli un pas significatif vers la stabilité monétaire et vers la gouvernance économique de la zone euro, en redressant au moins en partie le déséquilibre historique entre la jambe monétaire et la jambe économique de l'UEM (Union économique et monétaire). Ces résultats, qui comportent une légère modification du Traité de Lisbonne, doivent être mis au point et juridiquement élaborés, mais ils sont politiquement acquis. Pourquoi sont-ils entourés, dans les commentaires, de points d'interrogation, d'incertitudes et de réserves ? Parce qu'ils sont justement des instruments: essentiels, mais des instruments. L'usage qui en sera fait, ne peut pas être inscrit dans les textes juridiques. Ils sont notamment à la disposition des pays de la zone euro qui se trouvent en difficulté, et qui continueront en même temps à bénéficier des soutiens résultant de la politique de cohésion et de la politique agricole commune ; mais il revient à ces pays de faire leurs choix économiques et budgétaires.
Ces instruments ont été définis pendant de longues négociations souvent difficiles, et ils devraient en eux-mêmes, par leur seule existence, avoir des effets sur le comportement des marchés financiers. Mais il est compréhensible que, pour le moment, l'attention soit davantage concentrée sur ces comportements que sur le contenu des mécanismes, dont la mise au point sera de toute façon encore laborieuse et l'entrée en vigueur, dans quelques cas, assez éloignée. Pour l'aspect qui implique une modeste révision du Traité de Lisbonne, la ratification par tous les États membres, y compris ceux qui ne font pas partie de la zone euro, est indispensable ; et certaines forces politiques s'efforcent déjà de saisir l'occasion pour réviser d'autres aspects du Traité, ce qui compliquerait évidemment l'opération et la rendrait concrètement impraticable.
La transformation globale du monde de la finance. Ma conclusion est claire: l'UE comme ensemble, et la zone euro en particulier sont parvenues à mettre au point les mécanismes permettant d'équilibrer l'Union économique et monétaire et de gérer au mieux la monnaie commune. C'est une évolution historique, noyée en partie parmi l'agitation quotidienne de réactions qui sont souvent contradictoires, ce qui est logique car pour certains aspects l'accord ne peut avoir que la nature d'un compromis, alors que chaque force politique, et encore plus chaque économiste, sont convaincus de détenir la formule magique. Les anciens de l'Europe se rappellent que la naissance elle-même de l'euro n'avait pas tellement, en son temps, retenu l'attention. La gouvernance économique de la zone euro et les instruments de gestion monétaires ont été élaborés, mais rien n'est acquis ; des efforts et aussi des sacrifices sont nécessaires, et on pourrait dire, avec Aragon: « Rien n'est jamais acquis à l'homme (…), et quand il croit ouvrir les bras, son ombre est celle d'une croix ».
Les possibilités de réussite sont quand même considérables, en tenant compte que les nouvelles décisions se situent dans un ensemble de mesures et de disciplines qui ont déjà transformé en partie le comportement du monde de la finance et le transformeront encore plus à l'avenir. Le premier «semestre européen» (pour la discussion des budgets nationaux avant leur approbation) s'ouvrira le mois prochain ; les règles régissant les marchés financiers entrent progressivement en vigueur et les organismes communs chargés de la surveillance sont, ou seront bientôt, opérationnels ; la supervision des Agences de notation (les mêmes organismes qui ces jours-ci sont en train de déterminer la situation et les perspectives de chaque monnaie) se précise, le Parlement européen vient de se prononcer. Quant à l'avenir, le projet des eurobonds fait son chemin dans un bouillonnement d'idées et de suggestions, et d'autres initiatives progressent (au niveau européen mais aussi mondial) comme la taxation des transactions financières. Les engagements essentiels souscrits par les chefs d'État ou de gouvernement sont d'ailleurs évoqués dans les Conclusions du Sommet, que nos lecteurs trouveront en annexe à ce bulletin: ils réaffirment que les déficits budgétaires doivent être ramenés en-dessous des 3% d'ici à 2013, que de nouveaux tests plus sévères pour les banques vont être lancés, que le Pacte de stabilité sera renouvelé et que la Commission prendra d'autres initiatives.
C'est de ce contexte global qu'il faut tenir compte.
(F.R.)