Les gros titres et l'avalanche d'informations sur les entretiens du président Obama à Moscou ne doivent pas faire oublier que, dans le secteur de l'énergie, l'UE a ses problèmes spécifiques avec la Russie et les autres pays de l'ex-URSS, et qu'elle doit les résoudre elle-même. Quelques-unes des informations publiées ces derniers jours dans notre bulletin méritent quelques mots de commentaires.
1. Nabucco avance, mais … L'accord intergouvernemental sur le gazoduc Nabucco sera signé lundi prochain à Ankara et M. Barroso s'est officiellement félicité de cette annonce au nom de la Commission européenne (voir notre bulletin n° 9936). L'adjectif intergouvernemental a une double signification: il indique qu'il ne s'agit pas d'un accord entre entreprises mais que les gouvernements signataires sont directement impliqués ; il indique en même temps que l'UE n'est pas présente en tant que telle. Elle contribue au financement, la Commission a toujours appuyé le projet, ses fonctionnaires ont contribué à aplanir le dernier obstacle politique (concernant la demande turque de pouvoir prélever au passage une partie du gaz transporté, à un tarif préférentiel), mais les signataires sont six gouvernements: la Turquie évidemment et cinq pays de l'UE (Allemagne, Autriche, Hongrie, Roumanie et Bulgarie). La France souhaitait y être, mais la Turquie a posé son veto car le Sénat français avait défini comme génocide le drame arménien du siècle passé. L'Italie participe avec la Russie au projet South Stream, concurrent de Nabucco car le gaz à transporter est largement originaire de la même zone, et le président de l'ENI a déclaré que Nabucco n'existera jamais. Atmosphère… Les experts soulignent que Nabucco, pour être rentable, aura besoin du gaz de l'Azerbaïdjan (dont Gazprom a réussi à obtenir la priorité, en vue de le transporter en Europe par South Stream) et de l'Iran.
La sécurité d'approvisionnement est tellement importante pour l'UE, qu'il est raisonnable d'espérer que Nabucco sera effectivement construit, que l'Azerbaïdjan contribuera à son approvisionnement et que les relations avec l'Iran évolueront positivement. Mais tout serait tellement plus facile si l'UE disposait d'une politique énergétique commune, gérée selon la méthode communautaire ! Le Traité de Lisbonne la rendra possible ; en attendant, le développement des financements de l'UE à des projets énergétiques d'intérêt commun (quatre milliards d'euros en deux ans pour 47 projets, voir notre bulletin d'hier) est encourageante.
2. La Russie a besoin de l'UE. La coopération euro-russe, indispensable pour l'UE, l'est encore davantage pour la Russie. La baisse de la demande mondiale de gaz a frappé durement Gazprom qui a vu ses exportations diminuer (alors que son offre était en expansion) et a déjà pris ou envisagé différentes mesures qui, en pratique, retardent l'exploitation de certains gisements colossaux. Les investissements ont déjà été réduits, en rapport avec la demande. Le pic des exportations atteint en 2008 sera-t-il rétabli en 2012 ? Ce n'est pas sûr, non seulement à cause de la récession, mais aussi suite aux efforts européens pour diversifier les sources et améliorer l'efficacité énergétique. Ce qu'on a appris de la réunion du 16 juin dernier réunissant Russie, Inde, Chine et Brésil indique que la solidarité entre les quatre est surtout formelle, que la coopération monétaire est pour le moment théorique (les tentatives russes pour convaincre les partenaires de remplacer en partie le dollar ou l'euro par le rouble n'auraient obtenu aucun succès) et la demande de gaz russe par la Chine est une abstraction, en raison du prix (les Chinois auraient offert un prix quatre fois inférieur à celui payé par les Européens) et de l'insuffisance des infrastructures. L'Europe est irremplaçable.
3. La Géorgie se présente. Le président géorgien Mikhaïl Saakachvili a choisi la voie énergétique pour se rappeler au bon souvenir des Européens. Il a déclaré que son pays représente l'alternative au monopole russe. Le gaz d'Asie centrale et de la mer Caspienne peut arriver à l'UE en transitant par la Géorgie. Et il a ajouté: « Dès qu'il sera clair qu'il n'y a plus de guerre, les investisseurs arriveront. »
4. Le problème arctique se profile. Tous les pays riverains se préoccupent de l'exploitation future éventuelle des hydrocarbures de l'Arctique: Canada, États-Unis, France (au titre de Saint-Pierre et Miquelon), Russie, Norvège, Groenland, Islande… L'UE est directement impliquée par la France et par le Danemark (Groenland) et par la perspective de l'adhésion de l'Islande.
Par ailleurs, le cas de l'Ukraine n'est pas encore totalement réglé mais les dernières informations (voir notre bulletin d'hier) paraissent encourageantes. C'est une preuve de plus que les difficultés peuvent être surmontées si la volonté politique existe. L'UE est efficace chaque fois qu'elle parvient à parler d'une seule voix, c'est l'éternelle question que les gouvernements des États membres ne devraient jamais oublier.
(F.R.)