L'exemple de la Chine et du dollar. L'interprétation purement idéologique des attitudes sur la révision du monde de la finance offre une image incomplète de la réalité ; d'autres éléments entrent en jeu liés notamment aux situations nationales. Ce n'est pas une critique, c'est une constatation, valable aussi bien au niveau européen que dans le contexte mondial. Pourquoi, par exemple, la Chine, après avoir accumulé un volume ahurissant de dollars, ne s'en libère pas de manière abrupte ? La réponse est simple: parce que ces dollars représentent l'essentiel de ses réserves monétaires, et que les États-Unis ne soutiennent pas la valeur de leur monnaie: c'est le marché qui la détermine. Si des quantités spectaculaires de dollars sont jetées sur le marché, leur valeur s'écroule et les réserves monétaires de la Chine, accumulées avec tellement d'efforts, s'évanouissent, ainsi que celles des pays pétroliers. C'est ça que signifie la phrase américaine célèbre: le dollar, c'est notre monnaie mais c'est votre problème. Les autorités chinoises s'efforcent de surmonter cette situation en proposant la création d'une monnaie internationale conventionnelle (et d'autres s'efforcent de libeller en euros les prix du pétrole et du gaz), mais, en attendant, elles sont bien obligées de continuer d'acheter des bons du trésor américain aussi longtemps que la Federal Reserve imprime des dollars. L'alliance financière actuelle entre les États-Unis et la Chine n'est pas un choix politique, mais une nécessité.
Londres doit vivre. De façon analogue, à l'intérieur de l'UE, certaines attitudes sont dictées par des exigences davantage nationales que doctrinaires. Aucun gouvernement britannique ne pourrait négliger le fait que la prospérité de Londres est largement liée à l'activité financière. De nombreuses activités n'ayant aucun rapport direct avec le monde de la finance, en fait, en dépendent. Il en va partiellement de même à propos de la théorie selon laquelle l'Europe devrait conserver seulement la prétendue « partie noble » de l'industrie (conception des produits, technologie, stratégie commerciale, volet financier) en laissant la fabrication matérielle des produits aux pays à bas salaires. Heureusement, cette théorie décline et des enquêtes indiquent une diminution des délocalisations à l'extérieur de l'UE fondées sur le seul critère du coût de la main-d'œuvre.
Deux exemples. Voici deux chapitres où des considérations nationales jouent un rôle évident:
a) paradis fiscaux. Les trois États membres - Belgique, Autriche, Luxembourg - qui ont été insérés dans la liste grise de l'OCDE (pays qui ont accepté de discuter de la coopération fiscale mais qui n'auraient pas encore pris de mesures) ont réagi avec amertume à cet aspect de conclusions du Sommet du G 20. Jean-Claude Juncker a accusé les chefs de gouvernement européens présents à Londres de ne pas avoir respecté l'engagement du Conseil européen de mars prévoyant qu'aucun pays de l'UE ne figure dans la liste (voir notre bulletin n° 9895). Le président du Conseil Écofin, Miroslav Kalousek, a affirmé qu'aucun pays de l'UE n'aurait dû être indiqué, tous ayant exprimé la volonté de coopérer, et il s'est dit désolé pour les trois cités.
M. Juncker s'était amplement exprimé auparavant, en affirmant que la décision de Londres avait été prise avec l'accord, sinon la complicité, de certains États membres, et ajoutant: ceux qui croient que cela ne portera pas à conséquence se trompent. Il avait déclaré au parlement de son pays avoir constaté non sans amusement que les îles Anglo-Normandes avaient été blanchies en une nuit, et d'avoir été impressionné par le fait que le Wyoming, le Nevada et le Delaware ont reçu la bénédiction du G20, ainsi que les places financières de Russie: même les Russes ne le croient pas ! Il a annoncé que son pays ne fera aucune obstruction à des règles européennes de surveillance valables pour toutes les places financières: encadrer les marchés financiers, c'est une nécessité absolue (…) il faut davantage les réglementer avant la fin de la crise.
b) eurobonds. L'idée de lancer un emprunt européen , qui aiderait notamment les pays de la zone euro qui rencontrent des difficultés pour se financer sur les marchés, fait politiquement son chemin ; un nombre croissant de personnalités se sont exprimées en faveur (à partir de Pervenche Berès, présidente de la commission économique et monétaire du Parlement européen) ou ont estimé que cet objectif se concrétisera sans doute le moment venu (Jean-Claude Juncker, voir cette rubrique dans le bulletin n° 9886). Mais il se confirme que ni l'Allemagne, ni d'autres États membres qui estiment indispensable une gestion rigoureuse des finances publiques à l'intérieur de la zone euro n'accepteront la création d'une responsabilité européenne pour les dettes publiques des États membres (qui résultera automatiquement des eurobonds) aussi longtemps que ne sera pas réalisée la coordination obligatoire des politiques budgétaires. Il faut d'abord que la jambe économique de l'UEM fonctionne avec la même efficacité que la jambe monétaire. (F.R.)