La deuxième jambe de l'UEM. Le tour d'horizon présenté hier sur l'évolution de la crise financière et économique du point de vue européen a laissé de côté un aspect: la gouvernance économique de la zone euro. Son absence est de plus en plus dénoncée comme une lacune essentielle. À l'occasion du dixième anniversaire de la monnaie unique, Jacques Delors avait donné le ton en exprimant ses regrets et sa désapprobation à l'égard du fait que la naissance de l'euro n'avait pas été accompagnée par la création, qu'il avait explicitement préconisée, d'un Pacte de coordination des politiques économiques, parallèle au Pacte de stabilité. On s'était limité à ajouter le terme croissance au terme stabilité, comme si la dénomination pouvait changer la substance (voir cette rubrique dans notre bulletin n° 9816). L'UEM marche sur la seule jambe monétaire, la jambe économique étant atrophiée ; c'est pourquoi elle boite.
Valéry Giscard d'Estaing s'était exprimé dans le même sens. La coordination des plans nationaux de relance est indispensable mais elle est insuffisante: « Ces plans doivent être soigneusement calibrés, sinon c'est de l'argent gaspillé (…) Il faut rester dans la culture de la maîtrise des déficits et se fixer des objectifs précis sur une période donnée afin de favoriser le retour à une croissance saine. » Il est vrai que le chemin vers une gouvernance économique européenne ne sera pas facile ni rapide: « Il faut être patient ; ce sont les nouvelles générations, formées à l'Europe par leurs cursus universitaires et leurs expériences professionnelles extérieures qui feront franchir un nouveau pas à l'Europe. » De son côté, le président du Groupe de l'euro, Jean-Claude Juncker, a souligné que « la zone euro est la seule zone monétaire au monde qui ne dispose pas d'un gouvernement central » (voir notre bulletin n° 9822). C'est pourquoi, il est indispensable de respecter rigoureusement les règles du Pacte de stabilité et de croissance, en utilisant bien sûr la flexibilité introduite depuis la révision de mars 2005, mais avec l'obligation de revenir ensuite aux normes budgétaires inscrites dans ce Pacte, en définissant dès maintenant une stratégie de sortie des déficits. Les augmentations de la dette doivent être provisoires, la zone euro doit disposer d'un corps de règles obligatoires pour tous. C'est la condition nécessaire pour que l'effet protecteur de la monnaie unique persiste, en attendant que la zone euro dispose de la gouvernance économique normale dans toute zone monétaire.
De son côté, le président de la BCE, Jean-Claude Trichet, a observé que « l'UE n'aurait sans doute pas été en mesure de protéger plusieurs devises nationales distinctes », alors que l'euro a pu le faire, et il a ajouté: « Ainsi, l'Union financière a montré qu'elle existe, alors que l'Union économique reste à la traîne ».
Attitudes étranges. Ce qui est étrange dans le contexte cité est l'attitude des États membres qui sont réticents à l'égard du Traité de Lisbonne, alors qu'ils font partie de la zone euro (Irlande) ou bien aspirent à y entrer (République tchèque). Comme si la monnaie unique et le caractère prochainement européen des orientations économiques ne représentaient pas un élément de mise en commun de la souveraineté incomparablement plus fort et plus réel que les innovations prévues par ce traité ! La sortie de la zone euro, ou la renonciation à y adhérer, serait, à mon avis, la seule attitude logique pour qui s'oppose au Traité de Lisbonne. C'est d'ailleurs l'orientation du leader du parti conservateur britannique, qui, si les électeurs le suivent, invitera son peuple à rejeter en même temps ce traité et l'euro. C'est un comportement clair conforme aux traditions de la démocratie britannique ; mais il reviendra aux électeurs de se prononcer.
Le ridicule ne tue plus. Il reste deux aspects à citer, à première vue plus techniques, mais qui détermineront largement l'avenir. Le premier concerne le contenu des nouvelles règles du monde financier. Elles sont indispensables et urgentes et elles doivent être sévères et détaillées, car la théorie de l'auto- gouvernance a totalement échoué. Mais c'est une œuvre de longue haleine, qui ne pourra pas être achevée cet hiver comme le souhaite Valéry Giscard d'Estaing. Les discussions déjà en cours prouvent l'ampleur des divergences, par exemple entre la majorité du Parlement européen et certaines orientations du commissaire Charlie McCreevy.
Le deuxième aspect concerne la représentation externe de l'euro. Une notule publiée dans notre bulletin n° 9744 citait les propos suivants de Jean-Claude Juncker: « La zone euro devrait parler d'une seule voix au lieu d'offrir le spectacle d'un ballet incessant d'allées et venues (…). Je ne vois pas pourquoi, à côté du président de la BCE, il y a une légion de gouverneurs des banques centrales nationales qui viennent alourdir la température dans les salles de réunion du G7. En aparté, les Chinois, les Américains et d'autres, je vous le dis, se moquent de nous. Mais le ridicule ne tue plus, sinon les rues de Bruxelles seraient jonchées de cadavres. » Quatre mois ont passé mais rien n'a changé.
(F.R.)