La relance est possible, si … Pascal Lamy a été sage en évitant de dramatiser outre mesure, à la fin juillet, le désaccord sur le Doha round. Malgré le chœur des lamentations annonçant l'échec définitif, il a exprimé l'intention de relancer les négociations aussi rapidement que possible. Il a raison, car un résultat positif est encore réalisable si les ambitions sont réduites en donnant la priorité aux objectifs qui correspondent à l'intérêt général sur les intérêts nationaux, certes respectables mais qui parfois empêchent ou entravent les compromis. Certes, il n'est pas facile de le situer, cet intérêt général ; personne ne peut prétendre en détenir la formule. Mais il serait raisonnable d'admettre qu'il ne correspond pas nécessairement à l'intérêt du grand commerce: l'expansion illimitée des échanges mondiaux n'est plus le seul critère valable.
Le développement du commerce a représenté pendant des siècles un élément essentiel du progrès humain par la diffusion des connaissances et des biens. Aujourd'hui, il faut davantage tenir compte des deux priorités universellement reconnues: faire face au réchauffement de la planète ; assurer l'alimentation de l'humanité en croissance exponentielle. De ces points de vue, des erreurs ont été commises, des orientations erronées ont été retenues même par des organismes qui avaient la responsabilité (ou la prétention ?) d'agir en faveur d'un meilleur équilibre dans la distribution du bien-être et de la richesse dans le monde.
Un exemple est bien connu. La politique encourageant les pays pauvres, en Afrique surtout, à développer la monoculture pour l'exportation, a eu comme résultat d'éliminer dans des régions entières l'agriculture de subsistance. La possibilité pour de nombreuses populations de poursuivre un degré raisonnable d'autonomie alimentaire a été ainsi supprimée ; elles sont devenues dépendantes des importations pour se nourrir et leur équilibre territorial a été détruit (ces villes monstrueuses de millions et de millions d'habitants dans la misère !), au bénéfice du grand commerce, de quelques entreprises multinationales et des classes politiques locales corrompues. Les financements de la Banque mondiale étaient réservés aux projets allant dans ce sens, avec l'encouragement d'Oxfam qui lançait ses anathèmes contre quiconque se permettait de soulever des doutes sur l'opportunité de cette politique.
Orientations malsaines. L'erreur citée est à présent reconnue ; mais des orientations malsaines ou myopes subsistent. Pascal Lamy lui-même a fait, à mon avis, une concession à la rhétorique en citant les milliards de dollars gaspillés à cause du maintien en vigueur de droits de douane et autres mesures aux frontières. Un tel calcul néglige les conséquences d'une suppression hypothétique de toutes les mesures de protection. Dans certaines régions d'Afrique, ce serait tout simplement la fin des États car les droits de douane représentent l'essentiel des ressources publiques. En outre et surtout, ce serait la disparition automatique des «préférences commerciales», donc de l'essentiel des exportations des pays pauvres, à l'avantage de la Chine, du Brésil et de quelques autres colosses. En Europe, au Japon et dans d'autres pays, ce serait la fin de l'essentiel de l'activité agricole, un désastre pour l'équilibre territorial, pour le mode de vie et les traditions.
Le blocage actuel résulte du fait que chacun réclame la suppression des mesures pratiquées par les autres tout en maintenant celles qu'il applique lui-même, parfois en dehors de toute logique. Un exemple: la Chine et l'Inde sont en train de mettre au point les voitures automobiles les moins chères du monde, et pourtant elles réclament la réduction des droits de douane pratiqués par les États-Unis, l'Europe et le Japon, et en même temps le maintien de la protection qu'elles appliquent elles-mêmes dans le même secteur!
Les priorités véritables. Le commerce mondial a davantage besoin de règles communes, d'une certaine discipline, que de mesures radicales de libéralisation généralisée. Les priorités, on les connaît: guerre à la contrefaçon (dont certains aspects, comme les faux médicaments, sont un véritable fléau aux conséquences dramatiques, bien au-delà de l'aspect commercial) ; respect des normes de sécurité alimentaire ; expansion de la production agricole dans des conditions acceptables pour la nature ; maintien des préférences en faveur des pays pauvres. Certes, la suppression de certaines entraves et la fluidité des échanges ne doivent pas être négligées ; dans quelques domaines, l'accès aux différents marchés doit encore être amélioré.
Il existe donc suffisamment de matière pour une phase finale du Doha round utile et efficace, en renonçant à prétendre que les pays émergents renoncent à protéger leurs industries naissantes, que les pays africains et d'autres pays pauvres perdent leurs «préférences», que l'Europe et les États-Unis acceptent la disparition de leur activité agricole, dont le monde entier a besoin.
(F.R.)