La manière de sortir l'UE de la situation créée par le résultat du référendum irlandais continue à faire l'objet d'analyses et prises de position. Avant de faire le point, demain, sur les évolutions de la semaine dernière, j'estime utile de rendre compte de l'opinion de deux personnalités dont la voix pèse en Europe.
La « différenciation » est une réalité. Jacques Delors n'aime pas la définition Europe à deux vitesses, mais il estime que la différenciation est parfois inévitable. D'ailleurs, elle existe déjà: « Sur Schengen et sur l'Union économique et monétaire, nous avons pratiqué ce que j'appelle la différenciation. L'euro n'existerait pas s'il avait fallu attendre l'accord des quinze pays qui composaient l'Union.» Il s'éloigne donc, sur ce point, d'Angela Merkel, même s'il dit comprendre «sa stratégie politique, due à la position centrale de l'Allemagne dans la nouvelle Europe». M. Delors a précisé: «Est-ce qu'un seul pays, quelle que soit sa taille, peut s'opposer à l'avancée de la construction européenne ? « Cette question de fond a été, à son avis, tranchée: « En 1985 aurions-nous démarré le processus de Schengen (libre circulation des personnes sans contrôles aux frontières) si on avait dû attendre l'accord de tous ? La décision a été prise par cinq pays sur neuf, et les autres ont suivi, sauf l'Irlande et la Grande-Bretagne. Aurait-on fait l'euro en 1991 s'il avait fallu l'accord de tous ? Onze pays sur quinze étaient favorables et remplissaient les conditions. Dire cela, ce n'est pas menacer les Irlandais, c'est rappeler les conditions de l'efficacité. Ce qui était vrai à 9 ou à 15, l'est plus encore à 27.»
Pour une Communauté européenne de l'énergie. Dans ce contexte de différenciation, Jacques Delors réaffirme sa suggestion de « mettre en place une Communauté européenne de l'énergie. On aurait ainsi à la fois une politique énergétique intérieure, un marché concurrentiel et une attitude commune vis-à-vis des pays producteurs. Quand je vois ce carrousel d'États membres autour de Poutine et Medvedev, je suis scandalisé: l'Europe se ridiculise. Il faut bâtir d'urgence une Europe de l'énergie, à laquelle participeront les pays qui le veulent. Les autres suivront plus tard, comme pour l'euro.»
Jacques Delors s'insurge en outre contre l'habitude de « considérer Bruxelles comme coupable de tous les maux. On dirait presque un film d'épouvante. Quelque chose ne va pas ? La faute à Bruxelles (…) En réalité, les décisions qui comptent sont prises par le Conseil des ministres, donc par les gouvernements.» Sans oublier que le Traité de Lisbonne augmente les compétences du Parlement européen.
Les trois points de VGE. Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la Convention qui a produit le projet de Traité constitutionnel (remplacé ensuite par le Traité de Lisbonne), a ouvert ses déclarations par une remarque à première vue surprenante, mettant en relief une conséquence positive du vote irlandais: la disparition d'un calendrier précipité pour les nominations des présidents du Conseil européen, du président de la Commission et du Haut Représentant pour la politique étrangère: « On voulait tout décider à l'automne 2008, sans débat et sans consultation démocratique. Un panel de dirigeants serait sorti d'un arrangement de confessionnal. Au moins, les choses vont pouvoir être faites dans l'ordre ».
Il a confirmé ses réserves sur les référendums pour des textes complexes: « Devant des élèves de fin d'études, j'ai demandé à ceux qui avaient lu le traité de lever la main: une seule s'est dressée, sur 500. Ce texte n'était pas accessible. Comment demander alors aux citoyens de le voter ? Quant à l'exigence de rassurer les populations sur le respect des identités nationales, sa formule est radicale: « L'Europe ne doit traiter que les sujets pour lesquels chacun de nos pays est trop petit: commerce international, monnaie, concurrence, grands problèmes environnementaux, défense du continent. Le reste, non. Et il faut un gardien: ce sera le président du Conseil européen, qui écartera les projets hors compétences de l'UE. C'est essentiel.»
Que faire dans l'immédiat ? Les Irlandais pourraient voter à nouveau en février ou mars 2009: « C'est au gouvernement irlandais de choisir (…) Les Irlandais sont des pro-européens inquiets: il faut les rassurer au lieu de les menacer ». Ils pourront voter oui « en sachant qu'en même temps les autres États membres adopteront une Convention donnant à l'Irlande un statut d'exception, si c'est ce que les Irlandais demandent ».
En substance, sur un aspect essentiel, les opinions de Jacques Delors et VGE sont assez proches: quelle que soit la dénomination retenue, une différenciation entre les États membres leur paraît, sous une forme ou l'autre, inéluctable.
Cette rubrique fera le point demain sur les évolutions dans les capitales.
(F.R.)