Bruxelles, 22/04/2008 (Agence Europe) - Objet de toutes les préoccupations des organisations internationales (ONU, Banque mondiale), la flambée du prix des denrées alimentaires a mobilisé le Parlement européen, le 22 avril à Strasbourg. Du débat, centré sur les causes multiples du phénomène et ses effets dans l'UE, mais surtout dans les pays en développement, s'est dégagé un consensus sur la nécessité d'agir au plus vite à l'échelle internationale. Car s'il convient d'apporter une réponse à court terme aux besoins alimentaires urgents des populations menacées par la famine, tous reconnaissent que l'heure est venue de repenser en profondeur l'agriculture mondiale pour enrayer une crise majeure de l'insécurité alimentaire (et peut-être de l'insécurité tout court, comme le redoute l'ONU), dont le cortège d'émeutes de la faim n'est que le premier symptôme.
Devant les eurodéputés, Louis Michel, commissaire au Développement et à l'Aide humanitaire, a souligné que la hausse brutale des prix des denrées alimentaires depuis le début de l'année avait provoqué « une prise de conscience planétaire du défi alimentaire mondial », ainsi qu'en témoigne notamment la programmation début mai d'une conférence internationale sur la révolution verte en Afrique. Or, a-t-il souligné, le phénomène ne date pas d'hier: depuis 2000, les prix en dollars du blé ont triplé, ceux du riz et du maïs ont doublé. Le début de l'année 2008 correspond à une nouvelle augmentation de 20%. « Ce phénomène se traduit, dans nos pays industrialisés, par des inquiétudes sur le pouvoir d'achat, dans les pays en développement, par le risque de famine pour des populations entières ». Rappelant que toutes les analyses convergent vers un constat (« l'ère de l'alimentation à bas prix sur le marché international est révolue (…), et la volatilité des prix risque d'augmenter si des mesures ne sont pas prises rapidement »), Louis Michel a parlé d'« une grave menace de déstabilisation politique, financière, économique et sociale pour de nombreux Etats à travers le monde ». Partant, « la réaction doit nécessairement être rapide. C'est la communauté internationale tout entière qui doit se mobiliser », à court terme, pour sauver des vies, et à moyen et long terme, en agissant de concert sur ces deux fronts. « La plus grande erreur, ce serait de donner à un problème structurel (l'insécurité alimentaire) une réponse humanitaire (l'aide alimentaire) », a averti le commissaire. Et d'annoncer qu'à court terme, la Commission compte mobiliser, avec l'accord de l'autorité budgétaire, 60 millions d'euros d'argent frais supplémentaire sur la réserve d'urgence, ce qui porterait à 283, 25 millions d'euros l'aide alimentaire pour 2008. A plus long terme, « la seule réponse qui vaille », c'est d'aider l'agriculture africaine « à ce jour la moins productive au monde » à tirer pleinement parti de « son énorme potentiel ». La Commission le fait déjà grâce au doublement des fonds disponibles pour l'agriculture et le développement rural dans le 10ème FED (1,2 milliard d'euros), souligne Louis Michel.
Au nom du Conseil, le secrétaire d'Etat slovène aux Affaires européennes, Janez Lenarèiè, a dit la vive préoccupation de l'UE, « consciente de la gravité et de l'ampleur d'un problème ayant un impact potentiel important sur les pays les plus pauvres ». Evoquant les contraintes pesant sur l'offre combinées à l'augmentation de la demande et à l'impact des biocarburants, le président a assuré, sur ce dernier point, qu'un groupe de travail du Conseil est « en train de formuler des critères clairs qui permettront d'assurer la production durable de biocarburants avec le moins d'impact possible sur les pays pauvres ».
« Aujourd'hui, l'Europe prend soudain conscience qu'elle a plus que jamais besoin de l'agriculture pour assurer sa sécurité alimentaire », a souligné Joseph Daul (PPE-DE, français). Et d'insister sur la nécessité de réformes structurelles de l'agriculture mondiale, pour la promotion d'agricultures économiquement viables et l'autosuffisance des pays émergents. Si les agrocarburants sont affublés de tous les maux, M. Daul fait observer qu'ils ne représentent que 2% de la production agricole en Europe. « Gardons ces 2% pour développer l'agrochimie du futur », a-t-il lancé, favorable à ce que le bilan de santé de la PAC soit l'occasion de promouvoir la recherche agronomique et de lancer une réflexion sur les OGM, « plutôt que de prôner des solutions simplistes et purement économiques ». Martin Schultz (PSE, allemand) s'est quant à lui lancé dans une attaque en règle des grands fonds spéculatifs (les hedge funds), qui se sont emparés du secteur alimentaire. « On spécule sur l'augmentation des prix des denrées alimentaires pour réaliser le maximum de bénéfices, en créant des pénuries. Le capitalisme de casino a pris place à la table des pauvres, c'est un scandale moral », s'est-il exclamé, en plaidant pour un contrôle international des marchés financiers. Selon lui, la réforme de la PAC doit être l'occasion de « s'interroger sur le rôle des subventions à l'exportation, sur les possibilités de privilégier les biocaburants biochimiques ». Graham Watson (ALDE, britannique) s'est alarmé d'un phénomène qui compromet l'objectif de réduire de moitié la pauvreté dans le monde à l'horizon 2015, mais le procès fait aux biocarburants lui semble exagéré. Il plaide pour que l'UE pèse de tout son poids pour garantir le succès de la lutte contre le changement climatique et du cycle de Doha à l'OMC « pour une agriculture durable au niveau mondial ». Pour Friedrich-Wilhelm Graefe zu Baringdorf (Verts/ALE, allemand), les biocarburants ne sont pas la panacée car « leur bilan énergétique n'est pas bon et qu'ils entretiennent la spéculation ». Luisa Morgantini (GUE, italienne) s'est dite favorable au moratoire de cinq ans sur les biocarburants, proposé par Jean Ziegler et a salué l'accent mis par Louis Michel sur l'aide aux petits producteurs africains. (A.N.)