Le tour d'horizon effectué la semaine dernière sur les divergences entre l'Afrique et l'UE à propos du nouveau régime d'association a montré qu'il n'existe pas de formule magique pour les aplanir. Les prises de position démagogiques sont faciles. Il ne coûte rien à la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) d'inviter les chefs d'Etat et de gouvernement de l'Union africaine (qui vont se réunir à Addis-Abeba en fin de semaine) à rejeter les accords de partenariat économique (APE) avec l'UE. Ce n'est pas la FIDH qui risque l'interruption des flux d'exportations vers le marché européen, si les opérateurs craignent les incertitudes juridiques et le risque de droits qui leur seraient réclamés a posteriori . La FIDH a signé une «lettre ouverte» spectaculaire et elle a la conscience tranquille, en affirmant que l'UE ne respecte pas les droits à l'alimentation, à la santé, au travail et au développement en Afrique, comme si elle était responsable du fait qu'aucun pays africain n'applique les accords internationaux sur le travail, sur le développement durable ou sur les droits de l'Homme. La démagogie, quelle mauvaise conseillère !
Ceci ne signifie pas que l'UE ne puisse pas prendre quelques initiatives qui faciliteraient les compromis. J'en indique deux:
1. Réclamer que la validité du régime des échanges ACP/UE, sans réciprocité obligatoire, soit prolongé. C'est au titre des règles de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) que l'UE s'estime obligée à réclamer la réciprocité des préférences commerciales en respectant l'échéance (1er janvier dernier) de la dérogation. Mais l'OMC aussi doit respecter ses engagements et ne pas oublier que le cycle actuel de négociations commerciales mondiales, le Doha Round, est un «cycle du développement» qui comporte un volet «traitement spécial et différencié» visant à déterminer le droit, pour les pays en développement, à un régime spécial. Ceci n'a pas encore été fait (même si des dispositions existent pour les pays les moins avancés). L'UE pourrait demander que la dérogation en faveur des pays ACP soit prolongée jusqu'au moment où le traitement spécial différencié aura été défini (notamment à propos du pourcentage obligatoire de libération des importations et de la durée de la période transitoire). En attendant, l'UE ne doit pas se sentir obligée à modifier le régime commercial sans contreparties.
2. L'UE ne doit pas imposer, dans les accords provisoires avec les pays ACP, des mesures dépassant le domaine des échanges de marchandises. La Commission européenne estime que les accords de «nouvelle génération» doivent couvrir de nombreux aspects des relations économiques (investissements, services, marchés publics, droits de propriété intellectuelle, etc.), dans l'intérêt des pays partenaires eux-mêmes. C'est peut-être une vision correcte, et il est normal que Peter Mandelson évoque ces aspects en négociant. Mais sans oublier que le seul aspect imposé par les règles de l'OMC est celui des échanges de marchandises. Les autres aspects ne sont pas couverts par l'Accord de Cotonou. Les négociateurs européens peuvent les évoquer et les négocier avec les pays ACP disposés à le faire, mais sans rien imposer.
Je crois que ces deux orientations faciliteraient les compromis, en dédramatisant l'échéance du 1er janvier dernier et en laissant aux pays africains une marge de manœuvre élargie pour négocier selon leur convenance et leur évaluation des intérêts nationaux.
Avantages et risques de la présence chinoise. L'Europe devrait éviter de dramatiser le dossier chinois. Les pays africains sont évidemment libres de conclure avec la Chine tous les accords et engagements qu'ils estiment opportuns: l'Europe n'a aucune exclusivité. Mais quelques constatations sont licites. L'aide chinoise à l'Afrique consiste en prêts, à rembourser essentiellement par des livraisons de longue durée de matières premières et produits de base. Donc, argent immédiat contre la renonciation à long terme à la propriété des ressources naturelles. Or, l'Afrique continue à se battre pour obtenir l'annulation de sa dette ; l'UE et les Etats membres l'appuient dans cette revendication, et contribuent largement à la réaliser ; ceci sera moins aisé si, en même temps, l'Afrique recommence à s'endetter, et pour des montants colossaux. Certaines autorités africaines en place estiment peut-être que ce n'est pas leur problème, car il reviendra à leurs successeurs de s'en occuper le moment venu… Par ailleurs, la Chine, on le sait, ne pose aucune condition à ses prêts, alors que les financements européens sont subordonnés à des règles en rapport avec les droits de l'Homme, le respect de la nature, la rentabilité des projets, la création d'emplois sur place. L'avenir dira laquelle des deux attitudes est plus favorable à l'évolution positive de l'Afrique. Louis Michel prépare une communication sur un partenariat triangulaire UE/Chine/Afrique. Ce sera l'occasion d'y revenir.
(F.R.)