Au-delà du marché financier européen. Le débat européen sur la situation monétaire et financière mondiale s'élargit enfin aux questions essentielles. Je ne me réfère pas aux efforts visant à faire progresser l'unification du marché financier européen, dans le contexte de l'achèvement du grand marché européen dans son ensemble. C'est un chantier en évolution. Pour les Bourses, les autorités politiques (européennes et nationales) s'étaient d'abord exprimées en faveur de fusions intra-européennes, notamment entre la France et l'Allemagne avec la participation de l'Italie. L'évolution a été différente, et on nous explique aujourd'hui que la fusion franco-allemande aurait été déraisonnable et que le renforcement de la place de Londres et l'arrivée des Américains sont mieux. J'en prends acte, en laissant ces dossiers aux experts, aux initiatives de la Commission, aux négociations entre les Etats membres et aux débats entre les parlementaires européens, même si souvent ces derniers ne sont pas d'accord entre eux. Le but est, selon le parlementaire européen Jean-Paul Gauzès, «un marché financier européen intégré, ouvert et compétitif, où les capitaux circulent librement au coût le plus faible possible et avec un niveau approprié de contrôle prudentiel de façon à garantir la stabilité financière.».Qui ne partage pas ces objectifs ? La présidente de la commission économique et monétaire du PE, Pervenche Berès, estime toutefois que l'équilibre actuel entre les responsabilités et les obligations des opérateurs n'est pas satisfaisant: la supervision doit être renforcée, et un «code de conduite» pour les fonds alternatifs (hedge funds) serait le bienvenu.
Très bien, les discussions avancent. Mais ce n'est pas à ces aspects que je me réfère, mais à l'impression que l'on commence aujourd'hui à parler ouvertement de ce qui paraissait réservé aux ouvrages spécialisés et qui continue à être largement occulté par les responsables politiques, c'est-à-dire la presque incroyable faiblesse des équilibres monétaires et financiers internationaux. Ayant vécu en tant que jeune journaliste l'écroulement du système de Bretton Woods, je me demande si les déséquilibres actuels ne sont pas tout autant accentués et dangereux que ceux qui avaient mis fin à la convertibilité du dollar en or. Le coup de théâtre de Richard Nixon annonçant le 15 août 1971 que les Etats-Unis mettaient fin à l'étalon/or du dollar et que désormais sa valeur était fixée par les marchés, avait ouvert une nouvelle période de l'histoire du monde ; on peut se demander si celle-ci n'a pas atteint ses limites.
Même pas Nicolas Sarkozy… Aujourd'hui, plus de 50% des Bons du Trésor américains sont détenus par les banques centrales étrangères, celle de la Chine en tête. Si ces banques en demandaient le remboursement, le dollar s'effondrerait. Pourquoi elles ne le font pas ? Non seulement parce que l'économie mondiale serait bouleversée, mais surtout parce que leurs propres réserves monétaires seraient partiellement détruites. Or, quel pays peut-il admettre que le résultat d'années et d'années d'efforts se volatilise? Ainsi, l'essentiel des réserves en dollars reste là où elles sont ; loin de se réduire, ces réserves continuent à se gonfler.
En fait, l'anomalie par laquelle les pays tiers financent, en pratique, le déficit commercial des Etats-Unis et le niveau d'achat des consommateurs américains, a été dénoncée avec vigueur dès le commencement des années 2000. Elle a été définie immorale, impérialiste, tout ce que vous voulez. Mais personne ne veut, ou ne peut, vraiment y mettre fin. Les pays de l'UE eux-mêmes verraient avec terreur les Etats-Unis interrompre leurs achats à l'étranger ; ils s'efforcent au contraire de développer toujours plus leurs exportations sur le marché américain, et regardent comme une menace le recul du dollar.
Je crois qu'à ce propos l'attitude des autorités européennes n'est pas à la hauteur. Nicolas Sarkozy, pourtant déterminé à briser tous les tabous, reste ici à la surface. Ses remontrances contre la hausse des taux d'intérêt de l'euro, retenue responsable de la chute du dollar, effleurent à peine la cause de la situation, qui réside dans la nature artificielle de la tenue du dollar. Déjà en l'an 2000, les analystes et experts avaient posé la question: pour combien de temps le déficit courant des Etats-Unis est-il soutenable ? Selon l'Encyclopédie Universalis, qui met à jour périodiquement ses analyses, «le seuil critique a été nettement dépassé». Mais les torts ne sont pas tous d'un côté. Si l'on accepte que les Etats-Unis soient « les banquiers du monde et son gendarme dans la lutte contre le terrorisme», il faut bien d'une manière ou l'autre en payer le coût.
Une alternative peu rassurante. Depuis les analyses de l'année 2000, la situation a évolué, et une autre possibilité est prise en considération ; mais elle est loin d'être rassurante. La Chine, étant aujourd'hui - et de loin- le principal détenteur de réserves en dollars, est en mesure de devenir propriétaire ou copropriétaire d'une large partie des grandes entreprises, nationales ou multinationales, du monde entier. S'il est politiquement impossible et économiquement déraisonnable de changer en d'autres devises une grande partie des réserves monétaires libellées en dollars, il est en revanche faisable de les utiliser pour prendre le contrôle d'une très large fraction de l'économie mondiale. Les répercussions pourraient être hallucinantes.
Les constatations des experts. Le lecteur aura compris que les paragraphes qui précèdent ne sont pas le fruit d'élucubrations sorties de ma tête, ni le résultat de je ne sais quelles informations confidentielles. Ce sont des économistes, des professeurs universitaires, ou d'autres experts, qui sont parvenus aux conclusions que j'ai maladroitement résumées, en m'efforçant d'éviter la terminologie technique et le langage spécialisé.
Le mois dernier, Gerard Lyons avait écrit (dans le Financial Times) que les mots qui deviendront les plus communs prochainement ne seront plus « Made in China » mais « Owned by China ». Le capitalisme d'Etat qui domine (non seulement en Chine mais aussi en Russie et au Moyen-Orient) pourra « changer le monde » si seulement il déplace les ressources qu'il continue à accumuler, en les transférant de l'investissement en titres publics à celui en participations actionnaires. J'ai constaté que l'évaluation des montants disponibles pour de telles opérations varie sensiblement selon les sources: en cumulant les avoirs monétaires de Chine, Russie et Moyen-Orient, les chiffres vont de 2.500 milliards de dollars au double.
Quel que soit le chiffre réel - je cite à présent l'économiste Massimo Mucchetti, sur le principal quotidien italien, Corriere della sera -, des portions très significatives des économies des pays démocratiques qui ont ouvert leurs marchés aux « droits de propriétés » étrangers (droits qui représentent «le fruit le plus mûr de la mondialisation») deviendront la propriété de « centres de pouvoir financier contrôlés par des gouvernements qui n'offrent pas les mêmes garanties de démocratie politique et de liberté économique, ni de respect du milieu naturel ou du travail humain». L'auteur invite à ne pas oublier que l'économie chinoise est toujours contrôlée par le gouvernement au moyen d'organismes d'Etat, que le Kremlin est propriétaire des principales entreprises russes et choisit lui-même les dirigeants privés, et que les puissances financières du Moyen-Orient ajoutent à des situations analogues le risque du mélange entre les affaires et la religion.
Le silence étonnant des responsables politiques. Ce qui étonne, c'est le silence des responsables politiques. Les polémiques avec le président de la BCE restent en surface, et ce qu'on lui demande (de ne plus hausser les taux d'intérêt) ne résoudrait en rien la question de fond. C'est pour quand, un débat au Parlement européen ou du moins dans la commission présidée par Pervenche Berès ? C'est pour quand, un discours du président de la Commission européenne, M. Barroso, ou d'un des commissaires, tenant compte des aspects cités ? Voire même une explication du président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker ?
La doctrine du Royaume-Uni. Aux problèmes cités s'ajoute celui intérieur à l'Union européenne, et essentiel pour elle: le problème des intérêts et comportements britanniques par rapport à ceux des pays continentaux. La doctrine de la City de Londres est résumée de façon admirable dans la «théorie de Wimbledon» (premier tournoi de tennis mondial, on le sait): ce qui importe, c'est que les meilleurs joueurs et joueuses du monde y participent, non pas qu'un Anglais gagne. Dans les affaires monétaires et financières, le comportement de Londres est compréhensible: ce qui compte est que les opérations soient libres et qu'elles soient nombreuses, que tout soit acheté et vendu aussi souvent que possible, car chaque opération apporte des riches commissions. Il n'a aucune importance de savoir à qui appartiennent l'argent et les actions.
On commence à avoir l'impression que cette orientation britannique satisfait de moins en moins les pays continentaux. L'Europe ne peut plus ignorer ce que l'on fait ailleurs: la Chine a créé un Fonds d'Etat, doté de 200 milliards de dollars, pour les investissements en actions et biens immobiliers à l'étranger ; le Kremlin négocie et contrôle directement les accords concernant Gazprom et d'autres entreprises du secteur énergétique ; même aux Etats-Unis, le US Committee on Foreign Investments indique à la Maison Blanche les investissements étrangers à bloquer s'il estime qu'ils sont dangereux pour la sécurité nationale. Comment les autorités européennes pourraient-elles ignorer cette situation ? En effet, elles ne le font pas. Elles interviennent, non seulement en France, en Italie ou en Espagne, mais aussi en Allemagne, où l'on annonce la création d'une Agence chargée de conseiller le gouvernement dans l'examen des cas où l'acquisition d'entreprises allemandes par des opérateurs publics étrangers serait à interdire.
Si l'UE veut exister en tant que telle, une différenciation devrait exister entre les opérations effectuées entre entreprises européennes - qui répondent tout simplement aux règles du marché unique - et les opérations d'entreprises des pays tiers: une «préférence communautaire» devrait exister dans ce secteur vital. Mais Londres ne l'accepterait jamais. Et c'est un cas supplémentaire, le plus important peut-être, où la participation du Royaume-Uni aux développements ultérieurs de l'intégration européenne sera, tôt ou tard, mise en question.
(F.R.)